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3 novembre

Le temps est radieux. Le soleil brille.

Le capitaine Sénéchal, depuis hier, a permuté avec le capitaine De Lannurien.

Je vais communiquer une avalanche de notes au capitaine Aubrun vers midi. État de propositions, de pertes, etc…

Je le trouve à table avec le lieutenant Vals et les officiers de la 8e compagnie. Leur popote est installée dans le logis du sous-lieutenant Vals. Ils mangent dans la chambre à coucher où se trouvent deux lits occupés par le sous-lieutenant Vals et le capitaine. Celui-ci a cédé la chambre, vaille que vaille, de l’arrivée au sous-lieutenant Monchy. Je constate avec satisfaction moi-même qu’ils sont satisfaits. Notre installation est terminée également. Un nouveau camarade s’adjoint à nous, le caporal fourrier* Jombart, imprimeur à Paris, qui est très aimable et très débrouillard. Il sera dorénavant agent de liaison* en second de la 8e compagnie avec Carpentier. Le pauvre Gallois est surchargé de besogne : le sergent major de la 7e est tué. Il assure donc les rôles de sergent major et fourrier. Huvenois prend pour la 6e son caporal fourrier également, qu’il s’adjoint en second. Nous commençons à être une bande. Pour moi, le capitaine déclare garder Jamesse, son caporal fourrier ; je n’aurai qu’à prendre un agent de liaison en second quand bon me semblera. Je décide d’attendre le prochain séjour de tranchées.

Tout le monde ici se plaint de la vermine qui grouille partout. Que faire là contre ? C’est le cas de dire avec le vieux « La Fontaine ».

Le capitaine Sénéchal vient nous voir dans l’après-midi. C’est pour nous un père plutôt qu’un chef et c’est ainsi que nous l’aimons.

Je reçois quelques états de la compagnie. Gibert, le sergent qui succédera deux jours au sous-lieutenant Lambert, en attendant le sous-lieutenant Vals, est proposé comme sous-lieutenant ( ?). L’état des pertes se monte à 9 tués et 29 blessés.

La 8e compagnie est la plus triste : elle est réduite à cent hommes.

Je vais voir mon cousin Louis. Nous sommes heureux de causer des notres, des nouvelles reçues qui arrivent à présent régulièrement. Il me dit avoir reçu une balle dans son képi qui lui a enlevé une mèche de cheveux. Vraiment, il l’a échappé belle.

Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

Le village n’est qu’un grand hameau. Une centaine de maisons sont échelonnées des deux côtés de la route, sillonnées de granges plus ou moins démolies. Une cinquantaine d’habitants sont encore là.Placardelle-CPIl n’y a pas d’église. Nous n’avons qu’un aumônier pour la division et nous sommes privés de tout exercice religieux. Cela pourtant ne serait pas de luxe parfois au repos.

Parfois dans la journée, nous entendons des arrivées d’obus. Mon opinion est que si le village fut épargné jusqu’ici, il ne tardera pas à être repéré par l’ennemi.

Les hommes vont et viennent. Les officiers se promènent au milieu d’eux. C’est un va-et-vient continuel.VienneLeChateau-APD0000570

2 novembre

C’est aujourd’hui le jour des Morts. C’était hier la Toussaint. Il n’y paraît pas beaucoup par ici.

Les voitures de ravitaillement sont stationnées dans la rue. On attend le régiment.

Il peut être 2 heures du matin quand il s’amène, notre beau bataillon, désemparé, vanné et démoli.

Je vois le sous-lieutenant Vals qui stationne avec sa troupe. Peu après, c’est le capitaine à cheval.

On place la compagnie dans les granges et différentes maisons abandonnées, tant bien que mal. J’avertis le capitaine que des coins sont occupés par des fractions isolées qui n’ont aucune discipline, aucune politesse, aucun droit et opposent la force d’inertie.

Ce n’est pas long. Une descente de cheval rapide, une entrée qui ressemble à un cyclone ; en 10 secondes, la place est déblayée. Les dormeurs se trouvent dehors, ayant chacun reçu coups de pied et coups de poing en guise de réveil, face à un homme hors de lui qui leur demande s’ils en ont assez. C’est ma revanche et je suis pris d’un fou rire.

J’ai trouvé pour mes officiers un coin de maison dont une partie est habitée par un homme hirsute et sa femme d’une amabilité d’orang-outan. Encore ce coin m’est-il disputé par mon ami Carpentier qui n’a rien trouvé et déclare que c’est mitoyen. Enfin, ces messieurs s’installent dans une pièce aux carreaux cassés, dont les trous sont bouchés par du carton. Une table, un fauteuil, trois chaises. Cela suffit. Un malheureux lit se trouve au fond de la pièce sans draps ni couvertures ; sommier et matelas font pitié. Le cuisinier Chochois et son auxiliaire Chopin sont dans une pièce à côté qu’ils ont dénommée du nom pompeux de cuisine, mais qui a tout d’une écurie.

103-cuisine

Extrait de : http://www.premiere-guerre-mondiale-1914-1918.com/cuisine-lavage.html

Je rejoins les cuisiniers qui s’ingénient à faire du feu avec du bois mouillé et soufflent sur les cendres à pleins poumons.

Je m’installe près du feu, grelottant, afin de me sécher et d’attendre le petit jour. Il faut absolument que je trouve autre chose. Pour cela, il faut attendre que les habitants soient levés.

Je somnole, fatigué, pendant qu’à côté j’entends les éclats de voix des officiers de 5e et 8e ; ces derniers n’ont rien comme logis.

Au petit jour, je continue ma randonnée. Je trouve une arrière-cuisine abandonnée avec un lit au fond. Il faudrait néanmoins un bon coup de balai et un nettoyage en règle. Je destinais cela au lieutenant Vals. Il n’a pas vu cela, il se dit malade et indigné que j’aie pu songer à lui procurer cela.

Je cherche ailleurs et rencontre un homme aimable qui fait fonction de maire et me donne une maison abandonnée, de deux pièces assez potables. Heureux suis-je quand j’apprends que ce coin appartient au 1er bataillon.

Je tourne alors mes vues vers le pâté de maisons qui se trouve en dehors du village, sur la route de Florent. Je suis désespéré.

Enfin, je tombe dans une maison proprette, habitée par un ouvrier et sa fille. Aimables, ces gens qui n’ont pas ouvert la nuit, acceptent de donner une chambre à deux lits. Je suis sauvé.

Je file alors rejoindre la liaison et trouve mes amis dans la rue, occupés à visiter, revisiter et contre visiter des demeures déjà vues cent fois. Il n’y a rien, rien de potable.

Je visite notre hôtel. Dans la première pièce, ignoble, Gauthier met un peu d’ordre et allume du feu. Dans la seconde, à l’arrière, je retrouve mon sac qui gît au milieu du désordre répugnant de la salle. Je monte au premier et rencontre deux chambres où le désordre le plus complet règne également.

Une idée me prend. J’appelle les fourriers*. Nous nous mettons à l’œuvre. On mettra de l’ordre et fera un nettoyage complet des deux pièces. Dans l’une, nous placerons les lieutenants Péquin et Monchy, dans l’autre, nous nous installerons, ce sera notre chambre à coucher.

Il est plus de midi quand le résultat est obtenu. Le lieutenant Péquin amène le lieutenant Régnier. Monchy fut invité par Vals, le capitaine Aubrun désirant rester seul et garder la pièce de la veille au soir. Le confort de la chambre est mesquin : une chaise, deux lits n’ayant que le sommier, une glace, un point c’est tout. Ces messieurs sont heureux quand même car ils n’avaient rien.

Pour nous, la seconde pièce possède un lit et une table. Le plancher nous suffit pour reposer ; il vaut bien le fond d’une tranchée. Nous nous installons et malgré tout, nous sommes heureux.

L’après-midi se passe à se nettoyer. Au moins cette fois, je ne suis pas ennuyé au point de vue du linge : la voiture de compagnie est là, je vais la voir et trouve mon ballot.

Vers le soir, enfin, l’installation est terminée. Chacun y a mis du sien, le bas, comme le haut, sans être propre, n’est plus dans l’état répugnant où nous l’avons trouvé. Nous mangeons de bon appétit et nous couchons, du moins c’est une façon de parler, nous étendons de bonne heure.

1er novembre

Relève* des tranchées

Le temps, heureusement, n’est pas à la pluie. En cherchant le compte rendu du matin, le capitaine me dit qu’il déplore encore la perte d’un chef de demi-section. Les tranchées* sont un enfer, même la nuit. Les hommes n’en peuvent plus de ne pouvoir fermer l’œil et d’être toujours sur les dents. C’est un déluge continuel de bombes. C’est insensé.

Dans la matinée, je vais, selon les ordres du capitaine De Lannurien, chercher un agent de liaison en second ; je prends Garcia qui est dégourdi et n’a pas froid aux yeux.

L’attaque est terminée à la 8e. L’ennemi a subi de fortes pertes. Malheureusement la compagnie est réduite à la moitié de son effectif. Carpentier, de retour d’avoir communiqué, m’annonce que mon cousin Louis est toujours là. Je pousse un soupir de satisfaction.

À la 6e compagnie, un brave parmi les braves, de mon pays, le sergent Vanholme [1], est grièvement blessé au bras par une bombe.

Vers 9 heures, le sous-lieutenant Vals passe. Il quitte la 6e compagnie et se rend à la 5e prendre la place de Lambert. Dans l’après-midi, le capitaine me dit que nous avons déjà pour la compagnie 9 tués et 26 blessés. Et ce n’est pas fini.

Cependant on parle vaguement de relève. Est-ce exact ? Que nous serions heureux car c’est un des coins les plus mauvais que nous ayons eus jusqu’ici.

Il peut être 6 heures du soir quand le capitaine De Lannurien nous fait appeler, nous place en cercle et constate que tout le monde est là. Les doubles restent. Les quatre fourriers*et le clairon sous la direction de l’adjudant De Juniac partent faire le cantonnement à la Placardelle. Nous partons donc dans une demi-obscurité à travers les terrains détrempés.

Sans trop grand mal, ayant le clairon Gauthier qui connaît le chemin, nous arrivons à la Harazée.

La Harazée : entrée du village - 1915.07.18 ©Ministère de la Culture (France)

La Harazée : entrée du village – 1915.07.18 ©Ministère de la Culture (France)

La marche à travers bois est fatigante. Nous faisons donc une longue pause que je ne juge pas suffisante car je reste avec l’intention de rejoindre en route.

Peu après, une aubaine m’arrive. Je suis dépassé par un caisson d’artillerie qui me charge avec mon fourniment. À la Placardelle, je ne tarde pas à retrouver la liaison à peine arrivée. Nous entrons dans une maison abandonnée où se trouvent des artilleurs qui font du feu. Il pleut ; nous attendons que la pluie cesse. De Juniac s’absente afin de s’informer des coins vacants. Il revient bientôt, armé toujours de son bâton et de sa lanterne qui ne le quittent plus.

Je fais le cantonnement dans le coin qui m’est destiné, c’est-à-dire les dernières maisons vers Florent ainsi qu’un pâté de maisons situées à 100 mètres au-delà.

Il peut être 10 heures. Quelques maisons sont habitées et les gens sont peu conciliants. D’autres maisons logent des officiers de génie et d’artillerie ayant leurs pièces en avant du village ; ceux-ci déclarent être à demeure. Enfin, le reste est inhabité et dans quel état : granges ouvertes à tous vents ; maisons aux fenêtres cassées et sans aucun meuble.

Les meilleurs coins sont occupés par des artilleurs ou des ordonnances de régiments voisins. Ces gens sont là, resteront là et ont tout de la dignité d’un Mirabeau.

Je suis furieux, je suis désolé. Quel triste métier que celui de fourrier. Je vais ainsi naviguer toute la nuit à travers une petite pluie fine qui mouille bien, butant à toute sorte de monde qui passe.

De Juniac a trouvé pour nous une maison abandonnée mais infecte. Je place mon sac dans une chambre de derrière où un coffre-fort voisine avec une table couverte de débris de viande et une mitrailleuse. Je regrette de ne pas être peintre pour fixer le tableau à la lueur d’une bougie. Si Boileau eût vu cela, il n’eût pas prononcé son vers sur le désordre effet de l’art. Du moins je laisse mon sac. Il est en sûreté.


[Sergent Vanholme mars 19151] sergent Vanholme : il s’agit de Abel VANHOLME, évoqué plus en détail ici : http://147ri.canalblog.com/archives/2014/04/19/29694542.html
Vous pourrez lire d’autres informations sur

ce 1er novembre 1914 à cette adresse : http://147ri.canalblog.com/archives/2009/05/25/13841946.html

Merci à Christophe Lagrange pour ces précisions et son site dédié aux hommes du 147e R. I. : http://147ri.canalblog.com/.

31 octobre

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Plan extrait du  J.M.O.* du 147e régiment d’infanterie (26 N 695/11) – 1er novembre 1914

La nuit est toujours mouvementée. On ne ferme pas l’œil car la fusillade crépite sans cesse et les tranchées sont si rapprochées qu’on craint toujours un coup de main.

Dans la matinée, on amène un homme qui a perdu la raison. On l’emmène à l’arrière, mais cela donne une triste impression.

Ensuite, on arrête un autre soldat qui fuit vers l’arrière sans fusil ni équipement. Le commandant le menace de son revolver et le fait ramener en première ligne à la 6e, sa compagnie, par le fourrier* Huvenois.

La matinée est aussi mouvementée que la nuit. Dans l’après-midi, on entend une fusillade à notre droite. Vers 2 heures, le colonel Rémond arrive au PC du bataillon avec le capitaine Sénéchal. Il reste une heure à conférer avec le commandant. La fusillade continue toujours sur la droite ; on dit que c’est la 8e qui est attaquée.

À la hâte, nous communiquons qu’il faut redoubler de surveillance.

Quand je rentre au PC du bataillon, le commandant est parti à la 8e compagnie avec le colonel et sa suite. Carpentier est parti avec eux.

Nous vivons des heures tragiques et attendons, anxieux, une mauvaise nouvelle car ici les nouvelles ne sont jamais bonnes.

Vers 6 heures du soir, Carpentier rentre affolé, disant de communiquer que les cuisiniers doivent rester jusqu’à nouvel ordre. Il nous atterre en disant que la 8e a subi une forte attaque boche et se voit réduite à la moitié de son effectif. Le sergent Lafaille, un petit bonhomme râblé, de mes amis, a défendu sa tranchée avec une poignée d’hommes comme un lion, enfilant les boches à la baïonnette. On l’a dit blessé très grièvement. Le commandant Jeannelle est blessé d’une balle à la cuisse. Il était au PC de lieutenant Péquin, commandant la compagnie, et, n’écoutant que son courage, est allé aux premières lignes afin d’encourager les troupes par sa présence. Je tremble pour mon cousin qui fait partie de la section De Brésillon.

Je communique tout au capitaine. À mon retour, le capitaine, commandant la 7e compagnie, blessé le 22 août et dont j’ignorais le retour, est près de nous. Il prend le commandement du bataillon.

La nuit est des plus agitées. Le ravitaillement n’a pas lieu.

29 octobre

Les brancardiers se dévouent. Il y a particulièrement une équipe qui y met du cœur. Toute la nuit, ils passent et repassent car de jour, il est dangereux, à part quelques exceptions, de procéder à toute évacuation.

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T’en fais pas mon vieux, tu la reverras ta mère… , lithogravure de Georges Bruyer – Source : http://www.dessins1418.fr/wordpress/

Le ravitaillement se fait bien également. Au petit jour, les cuisiniers des compagnies passent.

VienneLeChateau-APD0000693Vers 9 heures, j’apprends en communiquant que deux cuisiniers de la section* Culine, un peu en retard, ont voulu traverser quand même à découvert. Ils furent tués. Le capitaine est hors de lui.

Vers midi, j’apprends également la mort, d’une balle au ventre, d’un de mes bons amis, le caporal Gillet [1] de Vrigne-aux-Bois. Que de deuils !

Mon ami Carpentier dit que la 8e compagnie occupe une très mauvaise position et a affaire à des boches actifs et entreprenants.

À la 6e, un arbre se trouvait entre les deux tranchées. Les boches, à coups de mitrailleuses, le déchiquettent. La section est en mauvaise posture s’il tombe sur la tranchée.VienneLeChateau-APD0000696

En somme, le secteur est des plus mauvais. On fait une consommation énorme de bombes et de munitions. Le commandant nous fait dire de tirer moins, sinon, il déclare ne plus se tenir garant d’un approvisionnement régulier.

Je songe beaucoup à mon cousin Louis qui se trouve à la 8e compagnie. Le temps est toujours pluvieux.


[1] Gillet : il s’agit peut-être de GILLET Edmond indiqué comme originaire de Vrigne-aux-Bois. Voir ci-dessous la fiche Mémoire des Hommes qui, en dehors de la date de décès (1er novembre 1914 au lieu du 29 octobre) mais aussi du grade (sergent au lieu de caporal), pourrait correspondre.
FicheMDHarchives_F350956R

27 octobre – Chapitre III

Bois de la Gruerie : secteur Bagatelle Pavillon – Troisième séjour

Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

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Plan extrait du  J.M.O.* du 147e régiment d’infanterie (26 N 695/11) – 1er novembre 1914

Toute la nuit la fusillade a été incessante. Nous n’avons pas fermé l’œil.

Au petit jour, chacun de nous se rend à sa compagnie pour prendre le compte rendu de la nuit. Je trouve le capitaine assez satisfait. La relève* s’est bien passée. Il me dit que le secteur est mauvais et qu’il a des soucis pour la section* Culine qui est isolée et avec qui il est difficile de communiquer de jour.

Pour l’aller et le retour, je suis un chemin boueux dans le bois. Il me faut au bout de 200 mètres obliquer à droite et foncer sur le PC du capitaine que j’aperçois car je puis être vu.

Sur mon chemin, je rencontre des éléments de tranchée*. Ce n’est pas chose facile et la difficulté doit s’accroître la nuit. Heureux ai-je été la nuit dernière de suivre le commandant de la compagnie relevée. Je ne m’y serais pas reconnu.

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Secteur Z : boyau conduisant à l’ouvrage Prévost – 1916.05.20 ©Ministère de la Culture (France)

Dans le jour, je communique plusieurs fois et profite de chaque voyage pour amener un sac de 1000 cartouches. Je prends des points de repère pour la nuit. Je compte mes pas malgré les balles qui sifflent et me font instinctivement baisser la tête. Le terrain est boueux. Je souhaite n’avoir pas à communiquer dans l’obscurité.

Nous passons notre journée à nous installer. Le gourbi* que nous occupons prend tournure. Nous pouvons y faire un peu de feu en prenant soin à la fumée. Gauthier fait la popote* du commandant que nous voyons souvent à la porte de son gourbi, fumant tranquillement sa pipe.

Le mitrailleur René nous raconte que le matin, il a manqué de se faire tuer en s’égarant entre les deux lignes. Heureusement, en se repliant en rampant sous les balles ennemies, il est tombé dans la tranchée du lieutenant Lambert de la 5e compagnie. Il a mis deux heures à se reconnaître et trouver l’emplacement des sections de mitrailleuses. Sale métier que celui d’agent de liaison*.

Gallois et Carpentier se plaignent que leurs compagnies sont éloignées et qu’il leur faut une heure pour l’aller et le retour. Nous sommes tous pleins de boue.

Une fraction du 272e est derrière nous en soutien. Deux officiers logent avec le commandant.

Je porte vers le soir un sac de bombes en forme de boîtes de conserve, des pétards à mèche en forme de nougats au capitaine. Celui-ci envoie une corvée [1] pour en toucher ainsi que des cartouches au PC du bataillon. Ces pétards sont bien reçus par la troupe qui, aussitôt, accable les boches de projectiles. On entend les détonations et la fusillade crépite. Les tranchées sont très rapprochées : le sergent Collin est à 15 mètres d’eux. Le plus tranquille est le sergent Huyghe qui se trouve à 60 mètres et derrière un dos d’âne. Quant à Culine, il est presque impossible de communiquer avec lui de jour. Il se trouve à droite d’un boyau séparé du lieutenant Lambert par une trentaine de mètres, qu’on creuse sous les bombes ennemies afin de faire communiquer les deux tranchées. Dans le rapport du soir, on signale quelques pertes en blessés surtout.

À la nuit, les cuisiniers partent. Ils doivent rentrer au petit jour. Le commandant garde ses fourriers* il n’y a pas d’ailleurs d’agent de liaison en second. Gauthier, le mitrailleur René et Crespel partent donc pour La Harazée.

Nuit assez calme malgré une intense fusillade.


[1] Corvée : Désignation générale de tous les travaux pénibles susceptibles d’être effectués par les combattants, au front comme au cantonnement. Les corvées peuvent être de nature très diverse : de cuisine, d’eau, de feuillées, de réparation, de barbelés… Le terme désigne enfin les hommes qui sont chargés de les accomplir.

21 octobre

Nous sommes une vraie famille. De Juniac est l’ancien, le père. Il y a ensuite les quatre fourriers*, Carpentier, Gallois, Huvenois et moi. Gauthier est clairon et cuisinier avec René, l’agent de liaison* de mitrailleuses. Puis viennent les deux cyclistes Crespel et Caillez. Jacques, le maréchal des logis de liaison, fait partie à présent de la suite du colonel.

Dans la matinée, je vais saluer mes amis Verley et Toulouse, secrétaires du trésorier. On parle du pays et cela nous fait plaisir de l’évoquer. Je fais connaissance d’un sergent âgé qui a été affecté avec eux. De retour, je rencontre dans la rue un monsieur de Sedan avec qui j’avais lié connaissance, Bourgerie. Il est arrivé simple soldat réserviste et est affecté comme cycliste et la liaison du colonel.

La journée se passe tranquillement, agrémentée de tartes que nous apporte encore De Juniac qu’on dédommage de ses frais.

À la compagnie, en reçoit des pantalons de velours, ainsi que des souliers. Je reçois une nouvelle paire de brodequins et un pantalon [1]. Cela me comble de joie et la bonne aubaine échoit à chacun d’entre nous à la liaison. C’est une vraie fête.

Mes jambières [1] étaient hors d’usage et les amis étant dans mon cas, nous nous taillons des bandes molletières [2] dans une vieille couverture.

Le soir, nous étions neufs.

Mais bientôt, il peut être 7 heures : alerte. Le commandant nous fait dire que dans 10 minutes, tout le monde doit être rassemblé, prêt à partir. Nous communiquons et revenons nous équiper en hâte, rouler nos couvertures, monter nos sacs, etc…

Puis nous attendons l’ordre de départ.

Nous allons dire qu’on peut former les faisceaux.Gallica-bivouac3 Et deux heures après, tout était terminé. On ne part pas, c’est un simple exercice, dû au général Rabier [3] qui se trouve à Florent, notre général de division. Quelle joie de pouvoir défaire son sac et s’étendre sur la bonne paille !


[1] Consulter le site : http://www.lesfrancaisaverdun-1916.fr/uniforme-habit.htm pour voir les principales composantes de l’uniforme.

[2]  Bandes molletières : Élément de l’équipement des fantassins français, constitué d’une bande en drap de laine enroulée autour du mollet.

[3] Général Rabier : il s’agit de Charles Anselme Adolphe RABIER, dont le fichier LEONORE nous apporte quelques précisions. Vois ci-dessous :
FRDAFAN83_OL2252064V029_LFRDAFAN83_OL2252064V030_L