Archives mensuelles : janvier 2015

3 janvier

Repos à Florent

Fatigué je ne tarde pas à m’étendre, car les émotions et les deuils m’ont brisé. Je dors d’un sommeil agité et si peu. Vers 3 heures je suis debout et sort afin d’attendre le bataillon.

Après 2 longues heures d’attente, je reçois le capitaine Aubrun qui ne demande qu’à dormir. La compagnie est rapidement placée. Je m’accapare alors de Culine et Lannoy à qui je donne ma chambre du père Louis avec qui ils déclarent faire excellent ménage.

Je file rapidement vers Gallois et l’amène à la chambre Jombart qui est levé car il a entendu l’arrivée du bataillon. Une minute après côte à côte dans le lit Gallois et moi souriant de bonheur nous dormions à poings fermés. Jamais je n’ai si bien apprécié un lit.

Nous dormons sans nous éveiller jusque 2 heures. À 3, nous nous levons, ne doutant pas qu’on a déjà cherché après nous. En effet quantité de notes sont déjà là pour nous harceler. Il faut copier et communiquer. L’une d’elles déclare que le sous-lieutenant Vals  prendra le commandement de la 8e compagnie, le sous-lieutenant Carrière, ex sous-officier des sapeurs-pompiers de Paris, nouvellement arrivé, celui de la 7e. De ce fait chaque compagnie possède un seul officier, la 6e deux. C’est maigre et la nouvelle ne plaît pas au capitaine Aubrun que je trouve encore au lit : on lui enlève son lieutenant ; voilà donc 4 chefs de section dont 3 sergents.

À ma rentrée Jombart m’annonce que le lieutenant Carrière est déjà arrivé et qu’il prend notre chambre que quelqu’un lui a indiquée. Force nous est de nous incliner. Mais Jombart et débrouillard. En haut de notre logis il y a une espèce de chambre dans le plus grand désordre. Une corvée* est déjà commandée pour un nettoyage complet. On s’y installera. Il y a un lit et un sommier, une table, 2 chaises et un lavabo. Nous serons encore et malgré tout des princes.

Le soir ne tarde pas à arriver. Nous allions nous mettre à table quand Gallois est appelé par le commandant Desplats pour une question de renforcement des barreaux des échelles du cantonnement afin de prévenir les accidents. Voilà Gallois bien ennuyé et qui dès la première heure demain devra se mettre à l’œuvre afin de rassembler des corvées, trouver des bouts de bois, du fil de fer, faire faire le travail proprement. Quel repos !

Après le repos, rapidement je monte vers la chambre nettoyée l’après-midi. Elle est propre sans aucun luxe. Gallois et Jombart me suivent. Nous installons un peu le tout afin de nous faire un intérieur et roulé dans nos couvertures nous nous étendons sur le sommier Gallois et moi, tandis que Jombart couche sur le parquet. Il y aura un tour parmi nous 3 d’ailleurs.

2 janvier

Relève* des tranchées*

Je me lève tard après avoir constaté toute la matinée que le calme se maintient malgré le jour. Sans doute les boches sont-ils à bout de souffle et les pertes leur donnent-elles à réfléchir. En tout cas, nos pertes sont lourdes également et plus d’un des nôtres qui croyait voir l’année 1915 dont on était si près ne l’aura pas vue : tel le pauvre Louis, mon cousin, dont je pleure la mort, n’ayant aucune confiance qu’ils soit blessé prisonnier. J’attends le repos d’ailleurs pour voir des hommes de la 8e et tâcher d’avoir quelques détails.

Vers 10 heures, le capitaine Sénéchal dit à l’adjudant Gallois que nous serons relevés ce soir. Celui-ci nous annonce la bonne nouvelle : c’est un soulagement général. Nous passons donc une journée meilleure, quoique pluvieuse car la délivrance de ce mauvais coin ne va pas tarder à sonner pour nous.

La majeure partie du temps se passe dans l’abri, car dehors il pleut sans discontinuer. Malgré quelques gouttes qui filtrent çà et là dans le gourbi*, nous sommes quand même à sec.

Le calme continu aussi bien dans l’après-midi que dans la matinée et vers 4 heures il m’est donné de partir avec les 3 autres fourriers, Menneval, Sauvage et Paradis faisant fonction. À part quelques balles et quelques obus qui nous rappellent que 1915 n’a pas encore amené la fin des hostilités, c’est la tranquillité qui suit les grandes batailles. Par contre le chemin est des plus sales, tandis que la pluie fine continue à tomber. Enfin après avoir pataugé sur un parcours de 1500 m, nous arrivons dans la Harazée, par le château. À la Harazée, faisant comme toujours les fonctions d’adjudant de bataillon, je rassemble les caporaux d’ordinaire et les cuisiniers non sans mal et leur crie « rendez-vous à Florent ! ». Je retrouve Gauthier et Jombart, et ensemble nous filons vers la Placardelle. Grâce au clair de lune, nous pouvons nous diriger facilement. Du haut de la côte de la Harazée, les 75 tonnent sans discontinuer. Les obus allemand rappliquent et c’est au pas de course que nous traversons la zone dangereuse.

Batterie de 75 dissimulé APD0000491

Batterie de 75 dissimulée – 1915.07.16 ©Ministère de la Culture

Nous voici dans la Placardelle où nous ne nous arrêtons pas, car les obus arrivent également de ce côté. Le village est mort d’ailleurs ; aucune âme qui vive ; et les maisons sont dans un état lamentable ; les obus pleuvent sur le hameau que l’ennemi croit sans doute cantonnement de troupes.

Voici la cote 211 ou quelques balles suivent. Une fois cela passé, on peut se juger sauvé. Alors seulement nous nous décidons à faire une première pause. La pluie a heureusement cessé de tomber. Les cuisiniers nous rejoignent avec le bruit significatif des marmites. Nous repartons aidés toujours du clair de lune ! Une nouvelle pause au parc d’artillerie et nous arrivons. Nous parlons à quelques artilleurs et leur racontons l’odyssée de notre séjour dans le bois ; en retour ils nous disent que de l’artillerie lourde est ici en quantité ; 120 long et court et 155 long. Le 155 tire à 15 km.

Camp des Hauts Bâtis, canon de 120 de long en action - 1915.07.16 ©Ministère de la Culture (France) - Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine - Diffusion RMN

Camp des Hauts Bâtis, canon de 120 de long en action – 1915.07.16 ©Ministère de la Culture

batterie 155 APD0000527

Batterie de 155 – 1915.07.16 ©Ministère de la Culture

Voici Florent. Une nouvelle pluie nous reçoit. Qu’importe ! Nous sommes tout à la joie d’être arrivés. À l’entrée nous rencontrons un bataillon du 120e, le bataillon qui doit relever le nôtre : nous avons donc bien le temps de faire un cantonnement potable, car le bataillon n’arrivera ici qu’au petit jour. Pourvu que nous ayons une belle rue.

Je me rends au bureau de la place à la mairie.

La fontaine sur la grande place - 1915.11 ©Ministère de la Culture (France) - Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine - Diffusion RMN

Florent, mairie (à gauche) et fontaine (au centre) sur la grande place – 1915.11 ©Ministère de la Culture

Là on me dit que le cantonnement est déjà fixé et qu’il me faut aller voir le chef de corps du 147 qui se trouvent au point N (voir topo Florent tome IV, l’ancien PC du capitaine Aubrun et du bataillon à l’un de nos séjours ici).Plans Florent

Je m’y rends donc aussitôt suivi de Jombart et des fourriers. Je sonne ; on m’ouvre ; je rentre dans une pièce où se trouvent les secrétaires du colonel, le sergent Pécheur à leur tête. Le capitaine de Lannurien, adjoint au colonel ne tarde pas à arriver d’une chambre à côté. Je le salue, lui demande le cantonnement et lui raconte certaines choses de l’attaque, la mort du lieutenant Régnier, l’État des 7e et 8e compagnies. Il ouvre grand les yeux, car il ne sait rien et va chercher le commandant Desplats. Celui-ci arrive et me demande force détails que je lui donne du mieux que je puis. Il écoute de toutes ses oreilles, abasourdi et furieux déjà que le commandement ne lui ait rien dit, furieux aussi qu’on se soit permis d’abîmer ainsi un de ses bataillons et d’avoir fait tuer ses officiers. À la fin il me serre la main, me traite ainsi que mes amis « de braves » et malgré la pluie sort avec nous pour nous montrer notre cantonnement, « le meilleur du village » dit-il. En effet, c’est la rue Dupuytien [en vert sur le plan]. Le cantonnement est facile à faire puisque nous y avons déjà logé. Le commandant nous invite, comme un vrai père, à nous caser rapidement, à faire du feu etc.…

Il nous demande si cela ira ; on sent que les nouvelles ont suscité chez lui de la pitié pour nous. Sur notre affirmative que tout ira bien, il s’en va.

Les cuisiniers se placent donc aux coins indiqués. Le caporal fourrier Jamesse de la 5e qui est avec les cuisiniers à la Harazée durant les séjours aux tranchées avec le caporal d’ordinaire Delbarre, arrive et fait le cantonnement des officiers et des sections.

Campement militaire : les cuisines - 1915.07.18 ©Ministère de la Culture (France) - Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine - Diffusion RMN

Florent, campement militaire : les cuisines – 1915.07.18 ©Ministère de la Culture

Quant à la liaison du bataillon, je l’installe dans la maison que nous occupions lors de nos séjours dans cette rue. Gauthier fait aussitôt du feu. Je m’installe, attendant, afin de sécher un peu mes effets au coin du foyer. À plusieurs reprises, Jamesse me demande des renseignements : de guerre lasse, je sors et loge les officiers dans les demeures qu’ils ont occupées ; le débit de tabac pour le capitaine, une demeure voisine où se trouve une vieille personne seule pour le sous-lieutenant Vals et la popote. Je profite de ma sortie pour rentrer chez un vieillard qui n’est pas encore couché, le père Louis, connu du quartier pour sa forte surdité : je m’empare d’une chambre où je vais loger l’adjudant Culine et le sergent major Lannoy.

À mon retour au coin du feu, je trouve Jombart qui me dit avoir déniché une chambre pour Gallois et moi. Je vais voir et trouve une chambre vaste et propre avec un large lit et des draps. Pour qu’il n’y ait pas de jaloux, je dis à Jombart de se coucher jusqu’au lendemain matin. À l’arrivée du bataillon Gallois et moi nous lui succéderons. Un lit avec des draps, si coucher déshabillé : une fortune, le bonheur ! La joie, l’expectative me rendrait fou, moi qui n’ai pas eu cela depuis 4 mois. Ainsi dit ainsi fait.

Je rentre donc boire le café préparé par Gauthier, place mes bagages dans un coin car je ne veux apporter tout cela dans la chambre que Gallois, Jombart et moi occuperons en catimini. Puis sur une chaise, près du feu, je somnole attendant le bataillon. Il est 11 heures. Celui-ci n’arrivera jamais ici avant 4 heures.

Le capitaine sénéchal comme toujours est logé au presbytère.

Tour de l'ancien Château

Le presbytère pourrait (?) être, selon le plan d’Émile Lobbedey, la maison de droite sur cette carte postale.

1er janvier 1915

voeux1915bLa nuit se passe pourtant assez calme et dans l’obscurité vers une heure du matin nous ravitaillons comme nous avions fait dans l’après-midi.

À mon retour je téléphone aux capitaines des 5e et 6e compagnies qui me répondent que tout le monde est sur pied et que l’ennemi n’est pas entreprenant.

Jusqu’au petit jour, c’est un défilé continuel de cuisiniers qui montent aux tranchées où rentrent à la Harazée. Quelques blessés également passent en geignant lamentablement.

Un Aumônier militaire en 1914-1918...

Le Chanoine Adolphe, Joseph, Marie Bellec.

Le lever du jour est salué par une fusillade intense ; sans doute l’ennemi veut il élargir ses quelques succès d’hier. Je me tiens toujours prêt à toute éventualité. Cela se calme pourtant vers 7 heures

À 9 heures, nous voyons arriver des troupes fraîches. C’est le 1er régiment d’infanterie dont un bataillon vient nous renforcer.

Je vois un prêtre à qui je cause et qui me connaît quand je lui donne mon nom : c’est l’aumônier du régiment. Je lui offre mon abri, mais le brave veut monter en tranchées* avec les hommes. Je l’admire et le félicite.

Le bataillon passe donc et se rend sur l’emplacement des 7e et 8e compagnies qui n’ont plus que des débris. Va-t-on attaquer de nouveau ?

Je vais au poste téléphonique : les téléphonistes disent que oui ; du moins il leur semble d’après les conversations entendues. Ils me disent même que l’attaque est fixée pour 2 heures. J’attends donc que le temps s’écoule assis dans le gourbi. Joie, vers midi, le capitaine Sénéchal rejoint son PC. Nous en sommes tous heureux, car nous aimons notre chef comme un père, le capitaine me dit que là-haut c’est une hécatombe, qu’il a cédé le commandement du coin au commandant du bataillon du 1er d’infanterie sous les ordres du colonel du 120e, chef de secteur : il ne s’occupe plus que des 5e et 6e compagnies, les débris des deux autres compagnies étant en 2e ligne. Vers une heure, on nous annonce que le brave sergent Brévier [1] est tué. C’est le seul sous-officier de la 7e qui restait. Il n’en reste donc plus. Le capitaine est triste et morne de voir son beau bataillon traité ainsi.

L’après-midi se passe dans des transes. Vers 2 heures en effet la fusillade éclate renforcée par le bruit des bombes et l’éclatement d’obus. Nous nous tenons prêts autour du PC de bataillon au cas où l’ennemi s’infiltrerait afin de le recevoir dignement.

Le capitaine Sénéchal demeure au poste téléphonique afin d’être renseigné minute par minute. Il téléphone aux 5e et 6e ; tout est calme là-bas.

Dans le Bois le Prêtre [au Nord de Pont-à-Mousson], poste téléphonique [soldats français] : [photographie de presse] / [Agence Rol] - 1

Nous vivons dans des transes. Les nouvelles sont tantôt bonnes, tantôt mauvaises. Le 1er attaque. Réussira-t-il ? Une contre-attaque ennemie ne jouera-t-elle pas le rôle du voleur volé ?

Bientôt c’est un long défilé de blessés du bataillon d’attaque. Ceux-ci comme toujours disent que c’est un enfer.

[Les éclopés] : [estampe] / Steinlen 1917 - 1Enfin vers 5 heures un officier blessé à la tête nous dit que cela se calme et que l’ennemi a été délogé des tranchées prises hier.

La nuit tombe. Tout redevient tranquille. On respire.

N’y tenant plus, je pars à la 5e compagnie ; je n’y suis allé depuis 48 heures. Sans risque, sans à-coups, j’arrive au capitaine Aubrun qui est heureux de causer et durant une heure je lui raconte tout ce qui s’est passé.

Je rentre sans recevoir de balles. Les boches sont trop occupés dans l’autre coin pour songer à veiller ici. Il fait un clair de lune superbe. Je rentre donc tranquillement, à temps pour manger la soupe chaude que Gauthier vient de faire réchauffer. Jombart me donne une lettre de ma mère qui me remonte un peu le moral.

Je décide d’oublier tout pour cette nuit et je m’étends rapidement pour chercher le sommeil qui d’ailleurs ne tarde pas à venir.


 [1] sergent Brévier : Il s’agit de Léandre BREVIER, voir ci-dessous la fiche Mémoire des Hommes.
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