Archives de l’auteur : Éric MALVACHE

4 septembre

Nous partons de bon matin. Jamais de nouvelles de chez nous. Cela commence à peser à tout le monde.

On est un peu démoralisés par la retraite [1]. Enfin nous avons eu le ravitaillement et avons quelque chose pour aujourd’hui. Heureux celui qui a pu conserver son sac jusqu’à ce jour ! On l’apprécie pour s’asseoir, se coucher, y mettre un peu d’affaires à soi, etc…

Nous tombons sur une grand-route. En route, on dit que le commandant Saget est passé lieutenant-colonel. Le temps est beau et la marche normale.

Malheureusement pour faire, un peu plus loin nous dépassent le général Rabier et sa suite. Il trouve que nous n’allons pas assez vite et attrape le colonel Rémond qui part en hâte au galop.

Je vois une borne kilométrique : Vitry-le-François 44 km.

Il est 7 heures de l’après-midi quand nous arrivons au Vieil-Dampierre.

Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

Je fais le cantonnement* et si peu de choses.

TomeII

Couverture du deuxième cahier intitulé Tome II

4 septembre (suite)

J’ai la gauche de la route où se trouve une seule ferme près de la route. Celles plus loin ne m’appartiennent pas. Dans la maison, je loge les officiers, dans les granges la troupe. Le fermier seul reste ; il part demain. Il donne tout pour [que] cela ne serve pas aux boches. On fait la cuisine de la compagnie dans la cour. Le ravitaillement nous est parvenu.Gallica-Cuisine6Je reçois du vaguemestre*, au moment où je bois du lait à la porte de l’étable, un mot de la maison avec un mandat de 30 frs. La lettre porte le cachet de séjour à Laon.

Lampe pigeon

Lampe pigeon

Je prends dans la ferme une petite lampe pigeon que je mets soigneusement dans mon sac. Elle pourra toujours me servir.

Je m’endors dans le foin, tirant mes souliers. Je suis toujours avec la liaison du bataillon. Nous sommes dérangés quatre fois la nuit pour porter des ordres. Dans le foin, avec nous se trouvent des fugitifs civils, femmes et enfants. Cela fait peine à voir.

 


[1] Retraite : Marche en arrière d’une armée qui ne peut se maintenir sur ses positions.

3 septembre

Passage à Sainte-Ménéhould

Nous partons dans la nuit, j’ignore l’heure. Moitié réveillé, moitié dormant, on marche sans penser. Où est-on ? Où va-t-on ? Peu nous importe. Ce que nous savons, c’est qu’on ne dort pas, ne mange pas, ne se bat pas et marche tout le temps. Il faut avoir le caractère bien fait pour avaler sa salive sans rien dire et le cœur solide pour conserver toute sa lucidité.CP-VienneLaVille936_001

L’aube se lève. Nous faisons grand’halte à la sortie d’un gros bourg. C’est Vienne-la-Ville, dit-on. Nous avons eu grand mal pour y entrer. Il a fallu passer à travers champs car une autre C.A. en bouchait l’entrée. Pour la première fois, je vois un aumônier militaire [1] à cheval, à trois galons.

Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

Défense formelle du capitaine de manger du fruit sinon conseil de guerre.

Nous pouvons faire du feu. Les rares escouades* à qui il reste du café en font. On envie ceux qui peuvent boire du café chaud.

Je m’introduis dans une maison malgré toute défense et réussis à manger une omelette de deux œufs et boire du café. Cela me coûte 2 francs, mais je suis heureux comme un prince. Je rejoins la troupe stationnée et tout se passe bien. Au moins, mon estomac est un peu calmé.

Devant nous passent plusieurs régiments, les 101e, 102e, 103e. On dit qu’ils embarquent à Sainte-Menehould pour Paris. Ils sont bien fatigués aussi. La jalousie parle ; on dit que ce sont toujours les mêmes qui ne font rien.

Nous repartons clopin-clopant. Le temps est pluvieux. Il peut être 7 heures. C’est de nouveau la marche forcée. La route est bonne heureusement. On voit du pays après tout, mais au prix de fatigues incroyables.

Il peut être 11 heures. La pluie a cessé de tomber. Nous sommes sur la place de Sainte-Ménéhould que nous traversons sans nous arrêter. Tout ou presque tout est fermé.
CP-SteMenehould14Quelques rares privilégiés peuvent se lancer dans un débit de tabac. Il n’y a malheureusement plus que du papier à cigarettes.

Jamesse, mon caporal fourrier*, réussit à acheter quelques bouteilles de vin. On les fourre dans les musettes. C’est une aubaine.

Nous voici non loin de la voie ferrée. Il y a une côte à monter et un pont qui se trouve au-dessus de la voie ferrée. Au haut de la côte, nous faisons une pause et pouvons assister à l’embarquement de troupes que nous jalousons. Nous surplombons la gare qui se trouve à droite.CP-SteMenehould-gare

faisaceaux-35708228Le campement repart bientôt. J’en fais partie. Un soleil de plomb vient de se montrer. À 2 kilomètres, nous formons les faisceaux* dans un pré où de grands arbres donnent de l’ombre. On est heureux de pouvoir s’étendre ; beaucoup dorment. Tous, nous éprouvons de grandes difficultés à marcher.

Bientôt les fourriers sont appelés. Il est 3 heures de l’après-midi. Le cantonnement* est fait quand le régiment arrive. Nous sommes à Verrières.

Je rejoins la compagnie. Le capitaine Aubrun est descendu de son cheval et déjà occupé à dormir dans une grange avoisinante.

J’ai retenu un lit pour moi ; j’invite mon cousin Louis à le partager. Le sergent major Lannoy apprend cela et vient me dire que le capitaine a déclaré qu’il fallait un bureau de compagnie et qu’il avait exigé que lui, sergent major, eût le lit. Je n’insiste pas. Le procédé n’est pas flatteur. Louis et moi coucherons sur le grenier dans de la paille.

Nous mangeons du pain et buvons quelques bols de lait, mon cousin et moi, et nous couchons aussitôt. Il peut être 7 heures. Les gens sont très aimables pour nous et désapprouvent l’égoïste Lannoy.


[1] Aumônier militaire : ecclésiastique attaché à l’armée pour y assurer le service religieux et l’instruction religieuse.

 

2 septembre

À 5 heures, tout le régiment est rassemblé dans des champs à la lisière du village. Nous partons.

On arrive bientôt à Grandpré. Après une halte à l’entrée du bourg, nous le traversons. Il est désert. GrandPreTous les volets sont clos. À la lisière sud, la route longe une lisière de bois et bientôt nous nous arrêtons un bon moment de nouveau. On en profite pour saccager les vergers.

Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

Nous repartons. Il peut être 7 heures. Nous tournons à gauche ; temps splendide. Nous arrivons dans un village à 5 km de là, Termes.

Après une pause nous repartons et traversons bientôt une voie ferrée.

À gauche dans une pâture, nous apercevons quantité de chevaux et voitures de fugitifs. Gallica-fuitePop2Soudain nous recevons une vingtaine de gros obus percutants*. Ceux-ci sont trop courts de 100 mètres et tombent en majeure partie dans le camp des fugitifs. Toute la colonne de troupes prend aussitôt le pas de course. Nous n’avons pas le temps de voir les conséquences du ravage. L’impression est pénible. Je vois malgré tout encore une femme affolée, tenant un enfant dans ses bras et fuyant à travers champs vers le village de Mouron.

Un peu plus loin nous faisons halte à Senue.

La marche prend bientôt l’allure d’une fuite. Peu ou pas de pause et allure vive.

Je revois le général de brigade Lejaille* et l’entend dire en passant « Nous avons échappé à une belle saignée ». Nous prenons à travers champs. Il est midi. Nous nous demandons où nous allons. Enfin nous rencontrons un village, Autry. Il est 3 heures. Ce doit être l’étape, car on s’y arrête ; mais pour repartir de nouveau dans un champ au sud du village, le long de la lisière d’un bois.

Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

On s’arrête, nous pouvons faire du feu ; mais pas de ravitaillement.

On prend le parti d’étendre des bottes de paille dressées sur le champ.

Des avant-postes sont installés.

La nuit tombe. Harassés de fatigue et l’estomac creux, on s’endort, malgré le bruit des autos et des convois d’artillerie qui passent sur la route à proximité.

1er septembre

Repos à Chevières, près Grandpré

Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

On se réveille tout étonnés qu’il soit grand jour. Il est 9 heures. Quoi ! Un repos ? Quelle chance !

À 10 heures, l’aumônier de la division dit une messe dans la petite église. On peut se confesser. La majorité d’entre nous s’y rendent.Gallica-messe2
L’après-midi, beaucoup vont se baigner et laver leur linge dans un petit étang. Quel délice ! Je fais comme tous et change de linge, l’unique chemise que j’ai pu mettre dans le coffre de la voiture de compagnie.

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Camp de la Croix-Gentin entre Vienne-la-Ville, la Chalade et Moiremont : lavage du linge – 1915.07.27 ©Ministère de la Culture (France) – Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine – Diffusion RMN

Un renfort de réservistes est là. La compagnie revient à son effectif de guerre.

On mange en popote* midi et soir. Nous sommes heureux ! On fait la sieste ! Les fatigues sont déjà oubliées ?

Je suis nommé sergent fourrier*, Lannoy passe sergent major en remplacement de Monchy nommé adjudant à la 7e compagnie. Le capitaine aurait préféré garder Monchy. Je vais donc faire partie de la liaison du bataillon. Jamesse prend ma place de caporal fourrier. Un nouvel adjudant, en sergent major promu, part à la 5e compagnie.

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Général Gérard

Dans la soirée, sur la place, je vois le général Gérard commandant notre corps, le 2e C.A., venu en auto, conférer avec le général de brigade Lejaille qui loge dans le village.

Je serre la main à des habitants de Marville qui ont fui l’invasion, les personnes chez qui le commandant Saget et ses officiers tenaient popote.

31 août

À 4 heures, je suis réveillé par mon fidèle Carbonnier qui a dormi dans la grange destinée à la compagnie ; il m’est reconnaissant de ne pas l’avoir signalé.

Le régiment part. J’attends la compagnie sur la route, elle passe se repliant. Nous filons sur Grandpré. On arrête un long convoi de chevaux et voitures, chariots, civils qui fuient l’invasion. Nous devons à tout prix passer devant.

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Réfugiés belges fuyant les Allemands avec leurs chevaux de trait, en 1914.

Il est 7 heures. La marche est lente. Nous traversons un village, le Morthomme. Dans le village, nous passons devant le général de division Rabier qui nous demande le nom de notre chef de bataillon : commandant Saget.

Halte ! Puis nous repartons.

Nous arrivons à Grandpré vers 11 heures. Temps très beau.

Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

Après une pause, nous partons dans une direction inconnue. Nous traversons un pont au-dessus d’une rivière : c’est l’Aire, dit-on.

31 août (suite)

À 1 km du bourg, nous faisons halte sur le bord de la route. Le 91e d’infanterie passe : je salue un de mes amis sous-lieutenant de réserve, ancien du 147e, Weil de Sedan.

Le cantonnement à Chevières, petit village sans grande ressource.

Lannoy le fait vivement. Peu de place. On s’installe tant bien que mal. Il est 4 heures. Une maison d’habitation est abandonnée. On y fait la popote* de sous-officiers. Le ravitaillement arrive. On mange. Nous couchons sur la paille dans une pièce. On peut se déchausser.

Gallica-ReposPaille

30 août

Réveil à 4 heures. On est raides d’avoir dormi en plein air. Le village doit être Germont. Une petite épicerie familistère [1] est là. On la force à ouvrir ; en cinq minutes tout est acheté.

Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

Le capitaine me dit que je passerai sergent fourrier*. Après deux pauses et une marche normale, nous arrivons à la lisière d’un village qu’on dit Briquenay. Le soleil luit, il est 7 heures. Nous faisons la pause et mangeons force poires, pommes et prunes. Un camarade apporte un litre de vin acheté au village. C’est fête !

La troupe part faire des tranchées* sur les hauteurs avoisinantes. Je reste au village pour former le cantonnement* et opérer le ravitaillement.

Heureux après-midi ! Temps idéal ! Beaucoup d’habitations regorgent de réfugiés des villages voisins ! Nous achetons du vin. Que c’est bon ! Des vivres, du pain ! Tout cela ne nous a jamais semblé si délicieux !

Les fourriers ensemble, nous tuons deux lapins. Arrive Carbonnier, un soldat de ma classe, traînard. Il s’offre à tout faire cuire. C’est fête pour nous.

Il est 5 heures. Lannoy vient m’annoncer que la troupe reste sur sa position, si le ravitaillement arrive à l’amener là-haut.

Après le repas pris dans la chambre du capitaine, sur une table, dans des assiettes, avec vin et café. Le ravitaillement n’arrivant pas, je me couche dans le lit destiné à mon commandant de compagnie qui ne viendra pas.

C’est une joie qui tient du délire.

 


[1] Familistère : Dans certaines régions de la France, entreprises purement commerciales pour la vente à bon marché.

29 août

Nous avons quitté Sommauthe vers 4 heures du matin. C’est donc une vraie retraite ; nous n’avons pas pu arrêter l’ennemi sur la Meuse.

La compagnie comprend une centaine d’hommes. Comme officiers, le capitaine et le sous-lieutenant de réserve Lambert. Deux officiers et l’adjudant, trois chefs de section sont tués et la compagnie, de 250, voit son effectif réduit à 100 : c’est désolant.

À vive allure, nous dépassons des convois de gens qui fuient leur village. Cela fait peur à voir.Gallica-fuitePop

Nous traversons un village, Saint-Pierremont. On continue à allure moins vive. La prochaine pause, dit-on, grand’halte. Bientôt on s’arrête. Pas de feux, défense d’en faire !

Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

Nous mangeons une partie des conserves touchées hier à Sommauthe. Il fait beau soleil ; on dort. Réveil vers midi. Le sergent major nous rassemble sur le bord de la route pour faire la liste des tués, blessés ou disparus avec témoins.

Soudain, nous voyons poindre une troupe. On reconnaît des gens du régiment. Cri de joie ! Simon est là avec une cinquantaine de camarades que l’on croyait tués. N’ayant pas reçu l’ordre de repli, la section Simon était restée sur sa position jusqu’à la nuit. Tout le monde la félicite, le capitaine embrasse l’adjudant.

Nous partons à travers champs prendre position. Il est 13 heures. Nous recevons quelques shrapnels*.

Beaucoup se demandent ce qu’on fait. Quelques-uns disent qu’une armée boche marche sur Lechêsne. En somme, on ne sait rien.

Après s’être terrés pendant trois heures, nous rebroussons chemin. Il est 18 heures.

Nous nous arrêtons dans une ferme. On remplit ses bidons d’eau. La ferme est abandonnée. Quelques-uns attrapent une poule et la tuent. Ce sera pour plus tard comme en-cas.

Nous repartons par un petit sentier. Il fait nuit. Nous traversons un village abandonné, Authe. Nous sommes fourbus ; on désespère d’arriver. Quelques kilomètres encore ; nouveau village, Autruche. Des troupes y sont cantonnées ; des feux sont allumés. On les envie, mais il faut aller plus loin, c’est désespérant.

Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

Beaucoup se couchent dans un fossé. Une arrière-garde a été formée, commandée par un officier de la 6e compagnie, le sous-lieutenant Ventadour [1] ; les traînards doivent rejoindre à tout prix.

Il est minuit, nous arrivons dans un petit pays. On cantonne dans un pré le long d’une route. Je me couche le long d’un arbre et m’endors.

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[1] Sous-lieutenant Ventadour : pour plus d’informations : http://147ri.canalblog.com/archives/2008/12/23/11833835.html – Lire le commentaire ci-dessous.