Archives de l’auteur : Éric MALVACHE

21 août 1914 – Chapitre II Belgique

À 2 heures du matin, debout. Les cuisiniers ont vite fait le café, en route !

Nous passons à Irè-le-Sec où nous défilons au port d’armes devant notre général de division, Robien.

                      

On s’arrête une heure. Commence un semblant de cantonnement*. Contre-ordre, nous repartons. On en a profité pour se restaurer un peu : quoique le village ait peu de ressources et ait déjà eu des troupes.

Le régiment file vers Montmédy. À 10 heures, nous sommes arrêtés sur la place de la ville, Montmédy haut. Une boulangerie pâtisserie est ouverte : en cinq minutes, tout est acheté. Les moins favorisés, arrivés après l’assaut, vont dans les maisons particulières ; beaucoup reviennent avec du pain, des fruits ou un pot de confiture. La population est très sympathique. Après la pause, en avant !

À midi, grande halte dans un pré. Nous sommes tout près de la frontière belge.

Soudain une auto arrive ; en sort le père de Blum, un de nos amis. Il voit son fils cinq minutes ; celui-ci nous amène quantité de bonnes choses. L’auto repart. Pendant le repas, nous voyons des troupes défiler devant nous, artillerie, infanterie, chasseurs à pied. Nous voyons les 75 de Mangiennes ; on les avait déjà dépassés en chemin ; avec leurs inscriptions « le vengeur » « crache la mort ! ». On acclame les artilleurs. Tout cela nous donne toute confiance dans le succès.

Nous filons vers la frontière belge. Au passage du poteau, on présente les armes, enthousiastes et bien décidés.Gallica-Infant-frontiereLe campement nous devance bientôt ; nous venons de faire près de 25 km ; on apprend la chose avec satisfaction.

carteVirton

Extrait de la carte d’état major de Longwy.

À 15 heures, nous arrivons à Villers-la-Loue, premier village belge. Le cantonnement* y est fait. On se place, mais défense formelle de se déséquiper et d’allumer du feu.

De plus, ne pas stationner dans les rues ! Nous voyons des chasseurs à cheval avec leurs officiers qui rentrent de reconnaissance. Ils ne nous apprennent rien de nouveau, mais on sent qu’on approche de l’ennemi. À la sortie du village, par une route à gauche de l’église, dans la direction de l’ennemi, on aperçoit une crête située à 5 km.

À 4 heures de l’après-midi, un orage violent éclate, suivi d’une pluie torrentielle. On se réfugie dans les maisons. Je réussis à acheter un bol de lait et deux œufs. Du tabac, il n’y en a plus. Les gens sont harcelés par la troupe, ils n’ont plus rien.

À 18 heures, arrivent les voitures de ravitaillement. On commence les distributions. Il faut se presser, on va repartir.

À 19 heures, à la nuit, on quitte Villers-la-Loue. La pluie a cessé, heureusement. Beaucoup de vivres n’ont pu être distribués et sont abandonnés.

Carte postale Villers la Loue

Carte postale Villers la Loue

On ne sait où on va. On reçoit l’ordre en route de mettre baïonnette au canon D’abord, la marche est rapide et beaucoup de fractions, n’ayant de liaison établie, ont peine à suivre. Ensuite, ce sont sans cesse des haltes, des heurts et des à-coups.

Enfin vers 11 heures du soir, le 2e bataillon arrive dans un autre village. Tout est calme. Quant à nous, le plus grand silence ; on se couche dans les rues, aux écoutes.

Notre section, la section Pougin de la Maisonneuve, prend la garde à une issue, deux hommes et un gradé.

On frappe à une maison qui s’ouvre : un homme et deux femmes, dont une jeune fille, nous ouvrent deux granges. On s’étend, le fusil entre les mains. Le civil nous offre quelques tartines beurrées. On les mange affamés ; nous n’avions rien dans notre musette. Le lieutenant entre dans l’habitation et demande un siège. Nous devons rester en éveil autant que possible, prêts à bondir en cas d’alerte. Le civil nous dit que nous sommes à Robelmont et que depuis trois jours des uhlans* viennent faire boire leurs chevaux dans une mare située en face de la maison. Ils remontent ensuite non loin, dans un bois surplombant le village.

CPRobelmont14

Carte postale Robelmont

Harassés nous dormons. Nous avons eu un programme fourni ce jour.

19 août

Vraiment le village est triste. Le bureau de la compagnie est installé dans une maison abandonnée où couchent l’adjudant Simon et le sergent major Monchy, sur une paillasse ignoble.

Nous mangeons en popote dans une très modeste chaumière. On mange beaucoup de fruits ; partout les arbres en sont couverts.

Personnellement, je suis pris depuis la veille de maux de ventre intolérables. Je suis exempt de service heureusement et reçoit quelques boules d’opium du major qui me remet sur pied dans la soirée.

Les compagnies, l’après-midi, font quelques exercices de tirailleurs [1] dans les champs avoisinants.

Un aéroplane [2] passe. On tire ; c’était un français. Heureusement il continue sa route sans être touché.bleriot-XI-aout-1914

À partir de ce jour, défense formelle de tirer sans le commandement d’un officier.


[1] Tirailleurs : Progresser « en tirailleurs » : cette expression signifie qu’il faut prendre de grandes distances entre chaque homme et progresser en utilisant le terrain. Cela permet grâce à cette dispersion de se protéger, de se camoufler et de diminuer les pertes sous les tirs d’artillerie.

[2] Aéroplane : Synonyme ancien de avion.

17 août

Remoiville

Réveil à 4 heures. Cette fois c’est le départ fixé pour 6 heures, direction inconnue.

Le 117e d’infanterie* arrive et défile dans le village avant notre départ. C’est lui, dit-on, qui nous remplace ici.

Gallica-Infant-traverseeNous partons, regrettés et salués par bon nombre d’habitants déjà debout.
Nous filons un peu en arrière sur Remoiville. C’est un village un peu moins grand que Marville qui est situé à 7 km au nord dans la direction de Montmédy.

Extrait de la carte d’État-major – Source : Géoportail

On y arrive vers 10 heures. Le régiment s’y installe. C’est notre cantonnement*, pour combien ? On l’ignore.

La population nous reçoit bien. Le ravitaillement arrive et les cuisiniers font leur besogne. Peu de ressources. La population est pauvre. C’est à peine si les officiers ont un lit. Je trouve un coin de grange et du foin. J’y couche avec les conducteurs de la voiture de compagnie, en particulier Delacensellerie qui me soigne mon coin.

 

16 août

Départ à 3 heures, tout le monde sans exception. On croit que c’est le départ définitif. Chaque compagnie prend sa position dans les tranchées* faites les premiers jours.

Gallica-Tranchée4On attend toute la journée sur la défensive par un beau soleil. Rien à signaler. On rentre le soir au cantonnement*. On y rencontre de nouveaux régiments de cavalerie et d’artillerie.

Je reçois, à la rentrée du vaguemestre*, une lettre de chez moi datée du 4.
Grande joie.

 


15 août

Les nouvelles de nos succès en Alsace sont affichées. C’est l’enthousiasme le plus complet. On ne doute pas de la victoire. Nous passons la journée dans le village. L’après-midi, il y a procession. C’est fête dans le pays.

L’après-midi, une automobile s’arrête devant la mairie. On y voit une capote [1] allemande qu’on dit appartenir à un officier boche tué.

Le soir, à 7 heures, à la fin du repas des sous-officiers, on apprend que les chasseurs à pied du 18e B.C.P. [2] arrivent à Marville, venant de Longuyon où ils se sont repliés devant des forces très supérieures. L’adjudant Simon amène un chasseur [3] de ses parents.

Fatigué, affairé, il se restaure et raconte combien sont terribles les engins et combien nombreux est l’ennemi. On l’admire lui qui vient d’avoir le baptême du feu ; mais on croit que la fatigue et les émotions le poussent à exagérer.


[1] Capote : Vêtement militaire porté sur la tunique.

[2] B.C.P. : Bataillon de chasseurs à pied.

[3] Chasseur : nom d’une charcuterie belge de la forme d’une saucisse à base de porc ou de cheval.