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2 novembre

C’est aujourd’hui le jour des Morts. C’était hier la Toussaint. Il n’y paraît pas beaucoup par ici.

Les voitures de ravitaillement sont stationnées dans la rue. On attend le régiment.

Il peut être 2 heures du matin quand il s’amène, notre beau bataillon, désemparé, vanné et démoli.

Je vois le sous-lieutenant Vals qui stationne avec sa troupe. Peu après, c’est le capitaine à cheval.

On place la compagnie dans les granges et différentes maisons abandonnées, tant bien que mal. J’avertis le capitaine que des coins sont occupés par des fractions isolées qui n’ont aucune discipline, aucune politesse, aucun droit et opposent la force d’inertie.

Ce n’est pas long. Une descente de cheval rapide, une entrée qui ressemble à un cyclone ; en 10 secondes, la place est déblayée. Les dormeurs se trouvent dehors, ayant chacun reçu coups de pied et coups de poing en guise de réveil, face à un homme hors de lui qui leur demande s’ils en ont assez. C’est ma revanche et je suis pris d’un fou rire.

J’ai trouvé pour mes officiers un coin de maison dont une partie est habitée par un homme hirsute et sa femme d’une amabilité d’orang-outan. Encore ce coin m’est-il disputé par mon ami Carpentier qui n’a rien trouvé et déclare que c’est mitoyen. Enfin, ces messieurs s’installent dans une pièce aux carreaux cassés, dont les trous sont bouchés par du carton. Une table, un fauteuil, trois chaises. Cela suffit. Un malheureux lit se trouve au fond de la pièce sans draps ni couvertures ; sommier et matelas font pitié. Le cuisinier Chochois et son auxiliaire Chopin sont dans une pièce à côté qu’ils ont dénommée du nom pompeux de cuisine, mais qui a tout d’une écurie.

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Extrait de : http://www.premiere-guerre-mondiale-1914-1918.com/cuisine-lavage.html

Je rejoins les cuisiniers qui s’ingénient à faire du feu avec du bois mouillé et soufflent sur les cendres à pleins poumons.

Je m’installe près du feu, grelottant, afin de me sécher et d’attendre le petit jour. Il faut absolument que je trouve autre chose. Pour cela, il faut attendre que les habitants soient levés.

Je somnole, fatigué, pendant qu’à côté j’entends les éclats de voix des officiers de 5e et 8e ; ces derniers n’ont rien comme logis.

Au petit jour, je continue ma randonnée. Je trouve une arrière-cuisine abandonnée avec un lit au fond. Il faudrait néanmoins un bon coup de balai et un nettoyage en règle. Je destinais cela au lieutenant Vals. Il n’a pas vu cela, il se dit malade et indigné que j’aie pu songer à lui procurer cela.

Je cherche ailleurs et rencontre un homme aimable qui fait fonction de maire et me donne une maison abandonnée, de deux pièces assez potables. Heureux suis-je quand j’apprends que ce coin appartient au 1er bataillon.

Je tourne alors mes vues vers le pâté de maisons qui se trouve en dehors du village, sur la route de Florent. Je suis désespéré.

Enfin, je tombe dans une maison proprette, habitée par un ouvrier et sa fille. Aimables, ces gens qui n’ont pas ouvert la nuit, acceptent de donner une chambre à deux lits. Je suis sauvé.

Je file alors rejoindre la liaison et trouve mes amis dans la rue, occupés à visiter, revisiter et contre visiter des demeures déjà vues cent fois. Il n’y a rien, rien de potable.

Je visite notre hôtel. Dans la première pièce, ignoble, Gauthier met un peu d’ordre et allume du feu. Dans la seconde, à l’arrière, je retrouve mon sac qui gît au milieu du désordre répugnant de la salle. Je monte au premier et rencontre deux chambres où le désordre le plus complet règne également.

Une idée me prend. J’appelle les fourriers*. Nous nous mettons à l’œuvre. On mettra de l’ordre et fera un nettoyage complet des deux pièces. Dans l’une, nous placerons les lieutenants Péquin et Monchy, dans l’autre, nous nous installerons, ce sera notre chambre à coucher.

Il est plus de midi quand le résultat est obtenu. Le lieutenant Péquin amène le lieutenant Régnier. Monchy fut invité par Vals, le capitaine Aubrun désirant rester seul et garder la pièce de la veille au soir. Le confort de la chambre est mesquin : une chaise, deux lits n’ayant que le sommier, une glace, un point c’est tout. Ces messieurs sont heureux quand même car ils n’avaient rien.

Pour nous, la seconde pièce possède un lit et une table. Le plancher nous suffit pour reposer ; il vaut bien le fond d’une tranchée. Nous nous installons et malgré tout, nous sommes heureux.

L’après-midi se passe à se nettoyer. Au moins cette fois, je ne suis pas ennuyé au point de vue du linge : la voiture de compagnie est là, je vais la voir et trouve mon ballot.

Vers le soir, enfin, l’installation est terminée. Chacun y a mis du sien, le bas, comme le haut, sans être propre, n’est plus dans l’état répugnant où nous l’avons trouvé. Nous mangeons de bon appétit et nous couchons, du moins c’est une façon de parler, nous étendons de bonne heure.

30 octobre

Les blessés sont nombreux et les brancardiers ont de la besogne. Beaucoup de malheureux ont des plaies affreuses à cause des bombes.

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Soir d’Attaque en Champagne – eau-forte de Georges Barrière – Source : http://www.dessins1418.fr/wordpress/

Le matin, j’apprends avec un soupir de soulagement que la tranchée* Culine est reliée à la tranchée Lambert. Le capitaine Aubrun est satisfait.

Huvenois revient rayonnant. Au petit jour, l’arbre déchiqueté devant la tranchée de la 6e est tombé du côté ennemi et forme aussi une défense accessoire des meilleures.

La journée se passe comme les précédentes.

Les cuisiniers au petit jour et le vaguemestre* l’après-midi sont deux visites toujours bien reçues.

La position de la 8e, aux dires de Carpentier, est de plus en plus précaire. Dans l’après-midi, le commandant s’absente deux heures pour aller voir le lieutenant Péquin.

Vers le soir, je trouve le capitaine en pleurs. Le pauvre Lambert [1] est tué d’une balle au cœur. Le sergent Gibert a pris le commandement de la section. J’en conçois une profonde tristesse car le lieutenant tué était un modèle d’officier : brave, aimé de ses hommes, il était estimé de ses chefs. C’est une perte sans nom pour la compagnie. Le caporal Masson [2], médaillé militaire, est tué également. Le commandant apprend toute nouvelle à son retour. Il est grave et pensif.

Pour nous, nous ne vivons plus. Les nouvelles de la 8e compagnie sont de moins en moins bonnes. Là-bas, c’est un déluge de bombes qui causent des trous énormes dans les rangs.


[1] Lambert : il s’agit de LAMBERT Auguste. Voir ci-dessous la fiche Mémoire des Hommes qui, en dehors de la date de décès (28 octobre 1914 au lieu du 30 octobre) semble correspondre.

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[2] Masson : il s’agit peut-être de MASSON Émile .
Voir ci-dessous la fiche Mémoire des Hommes qui, en dehors de la date de décès (30 novembre 1914 au lieu du 30 octobre) pourrait correspondre.
FicheMDHarchives_H740234R

19 octobre

Repos à Florent

Nous nous dirigeons vers la mairie. Nous y entrons. Une lampe brûle. C’est une espèce de vestibule avec un escalier à gauche.

Nous nous étendons par terre. On dort, laissant De Juniac se débrouiller avec l’officier de cantonnement qui doit se trouver là.

On est réveillé. Il est 5 heures. Il faut aller faire le cantonnement*. De Juniac a reçu l’officier de cantonnement qui, d’accord avec le major, lui a indiqué un coin du village.

Le petit jour se lève. Le village nous paraît grand. La place est vaste. L’église au milieu n’est pas mal. Nous devons occuper plusieurs rues à l’est. On arrive sur l’emplacement. Chaque fourrier a son coin pour loger la compagnie. Je commence aussitôt, mal réveillé. Les habitants dorment encore, il est 5 h 30. Ce n’est qu’au prix de difficultés inouïes qu’ils daignent me répondre. Je suis furieux. (Cantonnement dans la rue C, voir topo Tome IV)

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Topo Tome IV – Schéma réalisé par Émile Lobbedey

Une maison cependant m’ouvre aimablement. Les personnes m’offrent du café et un verre de liqueur. Je loge chez eux le capitaine.

Enfin c’est fait. Je retourne sur la place. Le long des murs, des territoriaux font du café. Je vois également des artilleurs. Les civils viennent à passer, les femmes : je regarde tout grand, cela me semble tout nouveau. Gauthier a réussi à faire un peu de café sur le feu d’un territorial. J’en bois un quart délicieux.

Soudain j’aperçois à cheval le capitaine Aubrun. Je cours vers lui et amène la compagnie à son emplacement. Le capitaine m’annonce aussitôt qu’à la relève un obus est tombé sur la section Culine, pulvérisant trois hommes et en blessant quatre autres.

À 9 heures, tout était fait. La troupe fourbue reposait sur la paille dans trois granges. Le capitaine avait une chambre chez deux personnes, homme et femme bien aimables, acceptant même la popote* des officiers. Les deux lieutenants avaient un modeste lit dans une autre maison aux gens rébarbatifs.

Pour nous, De Juniac a trouvé une maison. Une pièce est occupée par une vieille personne à peu près folle qui vit de ce que laisse la troupe. À gauche, en entrant, se trouvent deux pièces, l’une donnant devant, l’autre derrière. Elles sont malpropres. On se met aussitôt au nettoyage. Avec Gauthier je vais dans un bois non loin couper du bois tandis que le reste nettoie tout.

Je reviens vers 10 heures. Sans être beau, c’est propre. Il n’y a pas de chaises, sinon une espèce de vieille commode. On peut faire un feu de bois. Il y a une petite table boiteuse. La seconde pièce est nue mais c’est un plancher. Une table s’y trouve avec une planche et deux tonneaux qui servent de sièges. Nous sommes heureux de trouver tout cela.

Déjà les denrées ont été cherchées. On commence immédiatement la popote. On se nettoiera l’après-midi. Des biftecks ne tardent pas à cuire et on s’en donne à cœur joie.

Vers 11 heures, je me rends dans la rue où se trouve cantonnée la compagnie, déjà de nombreux feux sont allumés et les cuistots préparent la popote.

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Florent, campement militaire : la troupe au repos – 1915.07.18 ©Ministère de la Culture (France)

Je vois le lieutenant Lambert causant avec un soldat de première classe, Godart, venu en renfort sans doute. Il fut blessé le 28 août.

Le commandant Jeannelle est logé près de nous. Il vient nous voir, demande si tout s’est bien passé et se dit tout à fait rétabli. Le capitaine Sénéchal a repris sa place près du colonel.

L’après-midi se passe à communiquer des ordres et à se nettoyer. Je vais voir à la voiture de compagnie où se trouvent sans doute dans le coffre une dernière chemise et un dernier caleçon. Je ne trouve rien. Franchement, je commence à en avoir assez de me promener avec une seule chemise.

Je me débarbouille quand même, remettant au lendemain le lavage complet et je passe le reste de l’après-midi à somnoler.

J’attends des colis, des lettres. Rien n’arrive.

Vers le soir, je descends faire un tour dans le village. Il n’y a pas de café. Il n’y a rien d’attrayant. Je fais une visite dans l’église et rentre l’âme morne.

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Florent , une rue avec des soldats – 1915.07.27 ©Ministère de la Culture (France)

27 septembre

Couverture du cinquième cahier intitulé Tome IV

Couverture du quatrième cahier intitulé Tome IV

J’ai reçu pour la première fois une lettre depuis un mois. C’est M. René Parenty, lieutenant au 8e territorial, qui m’envoie ses vœux.

Dans la matinée, je m’amuse à réparer les dommages causés par la guerre à mes effets grâce à du fil et des aiguilles prêtés par mon ami Gallois.

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Deux soldats du 14e régiment du train des équipages militaires entretiennent leur équipement.

Nous commençons à nous habituer au coin et à notre régime. On mange chaud à minuit, froid le jour. On dort peu la nuit, on somnole l’après-midi. On s’abrite vers midi, car il y a menace d’obus. Le grand avantage que j’apprécie est qu’on peut se laver. La température est basse la nuit ; tous les matins nous avons les pieds gelés.

Au petit jour, j’ai communiqué deux fois à bicyclette sur la route grâce au brouillard. Le capitaine Rigault se promenait aux avant-postes, couvert d’une couverture blanche. Le capitaine Aubrun l’a traité de fou. Certainement que s’il continue il se fera tuer.

Vers 11 heures, nous subissons un bombardement terrible et assez précis. Les obus tombent très près de nous. Nos batteries ripostent ; or elles tirent trop court et leurs obus tombent sur nous.

Le cycliste Caillez, au risque d’être tué cent fois, enfourche sa bécane et part vers nos batteries. Il nous semble bientôt qu’elles cessent de tirer. En retour, les boches continuent.

Quelques hommes des compagnies voisines, 5e et 7e, arrivent, affolés, près de nous. Nous avons quelques morts à déplorer. Les obus tombent très près de nous. L’un d’eux tombe sur la route en face de notre abri. Les éclats sont projetés sur les parois.

Il y a accalmie vers 1 heure et demie. Enfin vers 3 heures, on se décide à sortir.

Une note arrive du colonel disant d’envoyer tel et tel soldat à la division pour recevoir une récompense. À la 5e compagnie, il y a Masson, 2e classe. C’est un brave qui, à de maintes reprises, a bien fait et même fait plus que son devoir. Il va recevoir la médaille militaire.

Je vais communiquer au capitaine. Celui-ci ne peut communiquer de jour avec la section Culine sinon il risque de faire tuer l’agent de liaison. Je repars dire cela au commandant. Il faut quand même ; j’ignore d’ailleurs pourquoi.

C’est pourquoi le capitaine envoie Férot un excellent petit soldat. Il l’envoie à la mort, me dit-il. 10 minutes après, Masson s’amène couvert de poussière, pâle, sans képi et sans armes, avec un mot de l’adjudant Culine. Il est arrivé en rampant sous les balles et a rencontré le corps de Férot [1] tué. Des obus ont complètement bouleversé la tranchée : il reste onze hommes. Tranchee-bouleverseePlusieurs ont été enterrés dont l’un d’eux, ami de Masson, qui arrive en bégayant, il a presque perdu la notion des choses et a réussi à passer à travers les balles. Culine déclare garder sa position. Le caporal Backhausen [2] de Sedan, un de mes amis, est tué.

Je pars rendre compte au commandant. Masson a bien gagné de nouveau sa médaille.

À part son artillerie, l’ennemi est calme. Le soir, la compagnie part à ses emplacements de réserve, laissant la 7e compagnie en ligne.

Le commandant lui fait dire de prendre les emplacements en A (voir topo [ci-dessous]).

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Plan dessiné par Émile Lobbedey (en couverture du Tome III)

Il faudra chercher. Le capitaine envoie des patrouilles. Enfin vers 9 heures, tout est installé et je puis quitter la 5e pour réintégrer mon logis près du commandant. La liaison s’installe dans l’abri voisin. Il y a un gai luron parmi eux, le soldat Paradis. Le lieutenant Péquin est avec nous.

La 8e compagnie est en réserve en B (voir topo), ayant laissé la 6e en première ligne.


[1] Pérot ou Férot : Pas de certitude quant à la lecture du nom de famille.Ferot

S’agit-il alors de Jules FÉROT ? Dont le lieu de décès pourrait convenir, mais pas la date plus tardive. Voir fiche Mémoire des Hommes.
Le seul Pérot du 147e RI est décédé en janvier 1915.
FicheMDHarchives_E790597R

[2] Backhausen :  Il s’agit sans doute de Marcel François Backhausen, voir ci-dessous la fiche Mémoire des Hommes qui, en dehors de la date de décès (29 sept. au lieu de 27), semble correspondre.

FicheMDH-archives_B420109R

26 septembre

Au très petit jour, nous sommes réveillés en sursaut par une fusillade intense. La relève* des compagnies du bataillon commençait à se faire.

Aussitôt, je pars vers le capitaine Aubrun. Je traverse rapidement le boqueteau à gauche de la route dans lequel se trouve une portion de la compagnie dans les tranchées* face à Melzicourt. Je vois les hommes tirer. Des balles sifflent à mes oreilles. Enfin j’arrive au capitaine. Celui-ci me donne un instant ses jumelles. Gallica-Argonne-Observ2Je vois à 1200 mètres une ferme désolée, d’où sortent quantité de boches dont les uns arrivent sur nous, les autres sur le bois d’Haulzy. Le capitaine déclare que nous n’avons qu’à tirer pour tuer le plus de monde, n’ayant rien à craindre à cause de l’Aisne qui nous sépare. Quant au bois d’Haulzy, c’est une autre question.

Extrait de la carte d’État-major – Source : Géoportail

La 7e compagnie renforce les lignes et bientôt Rigault rejoint Aubrun.

Je rends compte au commandant pour revenir bientôt après, malgré les rafales d’obus.

J’assiste des tranchées à un spectacle inoubliable : les coloniaux qui tenaient le bois d’Haulzy, ayant laissé approcher l’ennemi, déclenchent tout à coup un feu infernal à en juger par le nombre de boches qui tombent et la fusillade qui crépite. Tout ceci se passe à 800 mètres de moi. Aussitôt après, nous entendons des cris : ce sont les coloniaux qui contre-attaquent à la baïonnette et enfilent les boches survivants qui, les bras levés, se rendent.

Gallica-Argonne-chargeDu coup, l’ennemi, qui voulait avancer sur nous et qui se tenait sous notre feu commençant des tranchées, rebrousse chemin en hâte vers la ferme où il est aux prises avec les coloniaux qui les repoussent.

Il peut être 8 heures quand notre artillerie tire sur la ferme. On est aux aguets et on voit des fuyards quitter les décombres. On tire à 1000 mètres sur eux. Tout le monde tire en rigolant et le capitaine fait le coup de feu comme nous.

Je suis à peine rentré au PC du commandant pour lui rendre compte que nous recevons des obus en quantité. Nous en avons jusque midi. C’est le tir des représailles. Nous n’avons pas encore eu de pertes jusqu’ici.

Jamais après-midi n’a été aussi calme.

Le soir tombe mais il n’y a pas de relève*. Toutes les compagnies doivent rester en ligne en cas de nouvelle tentative de l’ennemi.

Les cuisiniers partent quand même, comme à l’habitude.

22 septembre

Les hommes vaquent aux travaux de couture, font du feu, du café, des compotes de fruits. Mais toujours le manque de tabac se fait sentir.

Je communique les ordres au capitaine. Celui-ci me dit de me mettre au courant de la comptabilité car, d’un moment à l’autre, je puis être appelé à passer sergent major.

Je me dispute avec Lannoy rempli de lui-même et se croyant très intelligent, vu son galon de sergent major. Il me bêche [1], je le sens, près du capitaine, jaloux de mon poste de liaison et peut-être même de l’amitié du capitaine pour moi. Enfin, il me fait donner un quart* de café, vu que je lui en ai donné un à la sortie de La Harazée. Je prends le parti dorénavant de le frayer le moins possible. Rapports de réserve et c’est tout.

J’apprends que le sergent Culine, en récompense de sa bravoure, est nommé adjudant. C’est un brave en effet !

Nous passons l’après-midi à construire un abri de feuillage, faisons quantité de café, on en a été tant privé ! Cuire des pommes de terre, etc… Le long stationnement nous repose et la popote* nous repose l’esprit.

CP-AbriLa liaison s’augmente du cycliste de la 8e compagnie, Caillet (Coulet ?), que le capitaine Sénéchal prend avec lui.

Elle compte donc De Juniac, adjudant de bataillon, garçon charmant qui a beaucoup voyagé, d’excellente famille, d’une trentaine d’années, Huvennois, Gallois, Carpentier avec qui je suis assez lié, et moi, sergents fourriers* des 6e, 7e, 8e et 5e compagnies, Jacques, maréchal des logis de liaison de réserve, ayant sa famille près de Longwy, aimable camarade également, les deux cyclistes Crespel et Caillez, le clairon Gauthier et l’ordonnance du capitaine Sénéchal.

Le capitaine Claire vient nous dire bonjour et nous fait rire en disant que Miette, son caporal d’ordinaire, est toujours derrière lui, prêt à ramasser les bouts de cigarettes qu’il jette.

Le temps se maintient beau. Nous réussissons le matin à avoir un peu de lait. Nous faisons griller du pain et mangeons nos grillades avec du café au lait.

Mes nuits sont excellentes. On commence à se refaire et l’esprit est reposé. Je suis un peu mieux car j’ai du linge propre ce matin. Vraiment, c’est à croire que l’existence a encore du bon. Il faudra également que je me mette en campagne pour trouver une veste. Il y a longtemps que ma veste de mobilisation a disparu avec mon sac.

22 septembre – Suite

Cette nuit, vers minuit, nous avons été réveillés en sursaut. On entend des cris et une immense lueur apparaît. Une aile de bâtiment de la ferme brûle entièrement. On reste ahuris. On est bientôt à porter de l’eau et à faire la chaîne, tandis que les sapeurs du régiment sont sur les toits et séparent le bâtiment des bâtiments voisins.

Vers 3 heures, tout est éteint. Nous nous recouchons, heureux que notre grenier soit intact.

Le matin, nous entendons, en cherchant un bidon de lait, les jérémiades de la fermière. Nous en avons vu tant à Sermaize, Pargny et autres lieux, que cela nous laisse indifférents.

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Lampe d’escouade ou lampe tempête.

Je vois le capitaine Sénéchal qui me dit que le feu a été occasionné certainement par une lanterne d’escouade. Tout le bâtiment est détruit mais il n’y a aucune perte d’hommes. Les fermiers seront dédommagés.

Ordre à partir d’aujourd’hui d’abandonner tout trophée boche, excepté les ustensiles. Force m’est donc d’abandonner mon sac. J’ai réussi à la ferme à acheter un peu de linge, mouchoir, serviette, chaussettes. Je mets le tout dans la musette en attendant de trouver un sac français. Que d’ennuis !

Nous repartons vers 9 heures à notre position de l’avant-veille. Avant le départ, j’assiste à l’achat d’une vache par un officier d’approvisionnement. C’est rapidement fait : 400 Francs comptant, ou 450 payés après la guerre. C’est tout. Enlevé. Content ou non, il faut se contenter.

Nous passons notre journée comme la veille, mais rentrons un peu plus tôt. Le temps a été un peu pluvieux.

J’ai revu le capitaine Aubrun. Le sous-lieutenant Simon prend la place d’officier payeur en remplacement du lieutenant Girardin qui prend sa place à la 5e compagnie. Le capitaine Aubrun se plaint devant moi plus que tout cela s’est fait à son insu. Il conseille également au sous-lieutenant de réserve Lambert de demander sa titularisation afin de passer dans l’active et d’être officier de carrière. Mais qui sait ce que l’avenir nous réserve à tous ?

Vers le soir, je vais au village de Vienne-la-Ville. Je n’ai pas de succès près du boulanger.CP-VienneLaVilleJ’apprends à mon retour que le capitaine Sénéchal passe capitaine adjoint au colonel. Le capitaine adjoint Jeannelle passe commandant et chef du 2e bataillon. Les capitaines Dazy et Vasson, commandant les 1er et 3e bataillons, reçoivent également le quatrième galon. Heureux, je trouve un sac. Je recommence une nouvelle bonne nuit dans le foin.


[1] Bêcher : Avoir un comportement distant voire hautain avec quelqu’un.

19 septembre

Relève* des tranchées*

La nuit fut calme. Il ne pleut plus. On réussit de nouveau à faire du café. Sur ces entrefaites, on amène un pauvre blessé qui grelotte de froid. On lui donne un quart* de café et je tire mon cache-nez pris à Thiéblemont, en déchire un bout et lui entoure le cou.

Le blessé amené hier est mort.

Je vais communiquer au capitaine Aubrun qui est furieux de ce que la relève n’est pas encore faite.

En passant, j’ai un nouveau quart de café du petit poste qui a, lui aussi, fait du feu.

Enfin vers 10 heures, le soleil donne, arrivent des officiers du 72e pour nous relever. Gallica-Argonne-InfantIl y a des tergiversations. Les premiers que j’amène vers le 5e disent que ce ne sont pas eux qui doivent relever cette compagnie. On revient près du capitaine Sénéchal près de qui nous trouvons un commandant du 72e. Tout de même, deux officiers du 72e me suivent pour reconnaître les portions (?) [1].

Je suis fourbu d’aller et venir. Le capitaine Aubrun, furieux, reçoit, bien mal les successeurs. Cependant les troupes du 72e arrivent et la relève s’opère.

Je vois le pauvre Leromain étendu sur un brancard. La compagnie va l’amener avec elle puisque les brancardiers n’en ont pas voulu.

Je pars retrouver la liaison. Celle-ci est déjà partie. Je suis des mulets de mitrailleuses et arrive à rejoindre le capitaine Sénéchal.

Il peut être 2 heures de l’après-midi quand nous traversons La Harazée. Je ne sais comment nous y sommes arrivés, ni à travers quel dédale de bois.

Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

Nous sommes couverts de boue.

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On fait la pause à la sortie du village sur la route qui mène à Vienne-le-Château, près du pont. On fait immédiatement du feu et du café !

Bientôt, le bataillon arrive par fractions. Je vais chercher dans les champs des pommes de terre qu’on fera cuire sous la cendre.

La 5e compagnie arrive. Tout le monde fait la pause. Je vois passer sur une civière le corps du sous-lieutenant Pécheur [2]. Lannoy, sergent major de la 5e, vient demander du café ! Gallois, fourrier* de la 7e, rechigne. Ils se disputent. Je fais la paix et donne un quart de café à mon malheureux camarade.

Les troupes sont exténuées. Songez à un jeûne de quatre jours, à part quelques biscuits et une boîte de conserve. Pas de boisson, l’eau de pluie recueillie comment.

De l’eau durant des heures entières, sans la moindre façon de s’abriter. Une attaque repoussée, etc… Tout cela ajouté à des marches et des contremarches depuis le 15 août, avec la démoralisation d’une retraite* dont on se rappelle toutes les péripéties tragiques.

Enfin nous allons au repos [3], dit-on. C’est la première fois que nous entendons causer depuis les hostilités.

Nous filons bientôt après que les hommes ont pu faire du café. Nous passons à Vienne-le-Château où nous remontrons pas mal d’artillerie. Le soleil luit depuis ce matin. Il nous réchauffe et nous voyons un village où nous tombent des obus dont on entend très bien l’éclatement. C’est Saint-Thomas.

Suite du 19 septembre

Nous sommes bientôt dans une ferme appelée la Renarde. Les alentours sont boueux, on y est arrivé à travers champs par un chemin de terre. Plusieurs caissons d’artillerie sont arrêtés aux alentours. On s’arrête un instant, puis on procède au cantonnement.

Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

Le bataillon doit y loger en entier. Il peut être 7 heures quand les troupes commencent à s’y tasser. La liaison est logée sur un grenier avec celle de la 5e compagnie et le sergent Major Lannoy. Il y a un peu de paille.

Avec Gauthier et Crespel, je fais ma cuisine. Les autres sont trop fatigués et préfèrent dormir aussitôt.

Nous faisons popote* en plein air avec des moyens de fortune et je réussis à manger quelque chose de chaud.

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La Renarde, juillet 1915 – France. Section photographique des Armées (1915-1920) – BDIC

On dit que deux soldats de la 5e, Delattre et Lesaint, doivent passer devant un conseil de guerre [4] du régiment, présidé par le commandant Jeannelle et formé du sous-lieutenant Simon, du lieutenant Péquin rapporteur, etc. Le sergent Gibert s’est chargé de la défense. Delattre et Lesaint sont accusés d’abandon de poste alors qu’ils étaient sentinelles [5] doubles à la lisière du bois. Ils avaient quitté leur poste pour s’abriter dans la tranchée ; et c’est un peu grâce à eux que l’ennemi à l’attaque du 18 a pu s’infiltrer sur le flanc des 5e et 8e compagnies.

La nuit est délicieuse. C’est compréhensible après quatre nuits passées dans l’eau.

 


[1] Texte peu compréhensible.

[2] Pécheur Il s’agit sans doute de Jules Pêcheur, voir ci-dessous la fiche Mémoire des Hommes qui, en dehors de la date de décès (17 sept. au lieu de 19), semble correspondre.Fiche MDH-archives_I670303R
[3] Repos
: Situation des troupes combattantes qui ne sont pas affectées aux lignes. Le terme est souvent trompeur car le repos est généralement émaillé d’exercices, de manœuvres et de cérémonies (défilés, prises d’armes, etc.) qui ne permettent pas réellement aux combattants de se reposer. Pour désigner le repos véritable accordé aux unités durement engagées est créée durant la guerre l’expression « Grand repos ».

[4] Conseil de guerre : Tribunal militaire prévu par le Code de Justice Militaire de 1857, destiné à juger les crimes et délits commis par des militaires. Il est formé de cinq juges, tous officiers, et ses séances, publiques, durent généralement moins d’une journée. Il existe des Conseils de Guerre d’Armée, de Corps d’Armée, de Division et de Place. Au début de la guerre sont mis en place des Conseils de guerre spéciaux improprement nommés « cours martiales ».

[5] Sentinelles : Soldat qui fait le guet pour la garde d’un camp, d’une place, d’un palais, etc.