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23 novembre

Nuit à la cote 211 – Ferme de la Seigneurie

Nuit excellente, agrémentée cependant de quelques démangeaisons. On se lève au plus vite à 8 heures tandis que le courageux Gauthier est occupé à faire le café.

Les agents de liaison* en second sont heureux également dans leur coin. Ils nous sont d’un précieux concours pour copier les notes et les communiquer car les notes sont très nombreuses.

Je vais voir Louis qui a passé un bon séjour de tranchées* et ne m’apprend rien de particulier.

A la compagnie, le capitaine est installé avec le sous-lieutenant Vals. Le feu pétille. Les cuisiniers Chochois et Chopin rivalisent d’activité.

Dans une pièce de derrière, je trouve l’adjudant Culine, Lannoy, sergent major, les sergents Moreau et Gibert occupés à se nettoyer et faire popote.

Dans l’après-midi, je vais au PC du colonel toucher, avec une corvée, des chaussures et du linge. J’amène tout cela au sergent major qui va en faire la distribution et j’hérite d’une paire de chaussettes.

Le temps est au beau depuis midi. Notre popote* de liaison fonctionne bien. Nous renvoyons vers 2 heures de Juniac qui nous fait ses adieux : il est évacué pour fatigue mais assure revenir sous peu. Nous voici donc avec Gallois à notre tête. Cela marchera admirablement car nous sommes tous, au même titre, bons camarades. Le caporal fourrier* Jombart met la note gaie dans notre comité. Il connaît de plus la cuisine. Nous commençons à manger très bien. Un riz au chocolat clôture le repas et c’est le cas de dire que nous nous léchons les doigts. Nous avons de plus trouvé dans la maison assiette et verres. C’est une des très rares fois qu’il nous est donc donné d’avoir un table, des bancs et un couvert. C’est donc la plus franche gaieté parmi nous.

Le vaguemestre* nous apporte chaque jour des paquets de lettres pour nos compagnies. Nous en avons chacun pour une heure à les trier. Bon nombre de paquets arrivent également. Ce sont des cris de joie quand l’un d’entre nous en reçoit un.

CP-arriveecourrierLe village est évacué. Des bruits comme toujours courent qu’il y avait des espions. Le moulin à eau fait toujours entendre son cri lugubre.

Une autre surprise peu agréable est l’arrivée de quelques obus non loin du village. Cela enlève un peu de notre verve.

Nous recevons la visite de Bourguignat, un ami de Sedan, secrétaire du trésorier-payeur. Il vient nous faire signer comme témoins les actes de décès de camarades tombés que nous connaissons ou les certificats d’origine de blessures de blessés connus.

Vers 4 heures, je pars à la ferme de la Seigneurie, laissant Blanchet à la liaison. 5e et 6e compagnies prennent position de nuit à la cote 211. Le capitaine Aubrun s’installe à la ferme. Je passe la soirée à jouer aux cartes avec quatre brancardiers du bataillon, deux infirmiers ayant un poste de secours, Tessier et Wydown (?), dans une pièce de la ferme. J’hérite d’un lit de Steenvoorde (Nord) avec draps, la ferme venant à peine d’être évacuée. Un ami du pays.
Je passe une nuit excellente et reste à la Placardelle au petit jour.

Les compagnies ne tardent pas à rentrer également.

 

21 novembre

Relève des tranchées

Ce matin, allant chercher le compte rendu de la nuit, je vois au PC du capitaine un sergent, Peltier, chef de section des mitrailleuses. Il est blessé à la tête, mais reste : le capitaine le félicite, heureux, car deux de ses chefs de section manquent à l’appel. Gibert commande la section Huyghe. Je vois également le sergent Pellé qui se chauffe : il est gelé. Il est vrai que la température est basse. Les boches sont calmes, me dit-il. En effet, quand je communique, les balles sifflent moins.

Vers midi, nous apprenons que nous sommes relevés ce soir par le 120e.

courrier1Dans l’après-midi, le vaguemestre* m’apporte du courrier : lettre de René Parenty qui est au 8e territorial, cantonné à Crochte, village près de chez moi ; sa dame et sa fille sont à la maison et il a la joie de les voir ; il me parle de la vie de famille qu’il mène et cela me fait gros cœur malgré tout. Combien je donnerai pour une heure chez moi ! Je reçois également des nouvelles de ma mère, avec mandat toujours reçu avec joie et empoché avec hâte.

Aussitôt je réponds un simple mot avec mes vœux de sainte Catherine pour ma tante et de conservation pour le lieutenant Parenty.

Je communique l’ordre de relève au capitaine, ainsi que l’envoi de tous les cuisiniers à la Placardelle. C’est là que nous cantonnons de nouveau.

Vers 7 heures, je pars laissant Gallois avec le capitaine commandant le bataillon et les agents de liaison en second. Jombart, caporal fourrier de la 8e, Courquin et un sergent de la 7e m’accompagnent ainsi que Gauthier, notre cuisinier toujours précieux comme guide dans le bois et qui connaît la route à fond. Je suis chargé de faire le cantonnement*. Nous passons à la Harazée par un beau clair de lune. J’y prends au passage pas mal de cuisiniers qui m’attendent.

Il est 9 heures quand nous arrivons à la Placardelle, but de l’étape. Je vois l’officier du régiment qui, après quelques tergiversations, me donne le cantonnement de la dernière fois en me rognant toutefois quelques maisons, particulièrement notre maison de la liaison.

Le cantonnement est donc rapidement réparti entre les compagnies.

Pour la 5e compagnie, je loge la troupe comme la première fois. Le village est évacué depuis quelques jours. Quelques maisons sont démolies : le village a donc reçu des obus. C’est ce que j’avais prédit. Je trouve des hommes de fractions isolées un peu partout. Rien à craindre. Ils partiront rapidement avec un foudre de guerre comme le capitaine Aubrun.

Dans le logis de mes officiers, je trouve des hommes du 120e en train de veiller un capitaine défunt. Le corps sera enlevé la nuit. La maison est dans le plus grand désordre. J’abandonne donc le projet d’un logement ici.

Je vais donc voir la demeure ou plutôt le refuge lors de la première arrivée. Les habitants ont disparu. La maison est donc entièrement à moi avec ses quatre pièces. J’y installe les cuisiniers du capitaine. Ceux-ci nettoient à la lueur de bougies. Il y a deux fauteuils, deux lits avec sommier, une table en chêne, un buffet, quelques chaises. C’est tout ce qu’il faut pour faire une pièce convenable.

Je rencontre Jombart tandis que les cuisiniers touchent les vivres aux voitures qui sont arrivées. Il a trouvé une maison pour nous.Lieu:Saint Crepin aux Bois - Description:GUERRE 1914-15 - OFFEMO Elle se compose d’une seule vaste pièce avec lit au fond, foyer, commode, buffet, table et quelques chaises. Le tout doit être nettoyé mais Gauthier a déjà un balai en main et procède à l’installation.

Derrière, par une porte vitrée, on accède à une petite cuisine. C’est là que nous logerons nos agents de liaison en second.

Et voilà ! Le feu pétille. Il peut être minuit. Attendons l’arrivée du bataillon.


 

17 novembre – Chapitre V

Chapitre V – Bois de la Gruerie, secteur Bagatelle, Pavillon

Bois de la Gruerie – 5e séjour

Au petit jour, je vais chercher le compte rendu de la nuit. Je trouve le capitaine en plein sommeil. On le réveille. Rien à signaler.

Notre nuit fut excellente à tous deux. Au petit jour, le cuisinier s’amène avec Jombart, le caporal fourrier* de la 8e.

J’ai trouvé dans le gourbi* le réchaud de la fois précédente ainsi que du charbon de bois. Nous pouvons donc nous chauffer, boire et manger chaud.

Dans la matinée, du 272e vient se placer en deuxième ligne derrière nous. Un petit sous-lieutenant s’amène me demander une place. Je ne puis lui refuser. D’ailleurs il est l’amabilité même. Nous causons : il est de Roubaix et parle même le flamand. Aussitôt je lui adresse la parole en cette langue. Surprise ! L’amitié est faite.

Nous passons donc la journée à causer du Nord et c’est une grande distraction pour tous deux. Nous prenons nos repas ensemble. Vraiment ce séjour au bois promet d’être agréable.

Dans l’après-midi, des officiers du 272e viennent voir leur camarade. Nous faisons du chocolat.

À part de rares fusillades, l’ennemi est calme. Je vois le capitaine Aubrun qui est relativement tranquille.

Le soir, je pars à la Harazée pour le ravitaillement en compagnie de Gauthier et René. Le temps est beau et sec.

12 novembre

Relève des tranchées

Au petit jour, je trouve le capitaine endormi. C’est dire que tout s’est calmé.

Lannoy ne m’apprend rien de particulier. Mon opinion est que le simulacre d’attaque de l’ennemi et le déluge de bombes proviennent des invectives du capitaine.

Jombart, le caporal fourrier* de la 8e, revient avec nos cuisiniers. Il nous parle de relève* pour le soir. Les voitures de ravitaillement croient ne pas venir ce soir à La Harazée. On reste sceptique cependant. Le temps est à la pluie aujourd’hui ; mauvais temps donc.

Vers midi, nous apprenons la relève pour le soir. Cette nouvelle est accueillie chaque fois avec satisfaction. Nous allons de plus à Florent. Tout ceci nous mit la joie au visage.

Vers 2 heures, on amène de la compagnie un malheureux caporal qui a la main droite enlevée par l’éclatement d’une bombe. Le bras est solidement lié par une courroie afin d’empêcher la trop grande perte de sang. Les brancardiers enlèvent le blessé, tandis que celui-ci geint lamentablement.

Transport d'un blessé (Artois)Vers 5 heures, sous la pluie qui tombe à flots, nous partons, De Juniac, l’adjudant de bataillon, en tête, toujours armée de son bâton et de sa lanterne, les quatre fourriers Huvenois, Carpentier, Gallois sergent major faisant fonction et moi, et le clairon cuisinier Gauthier. Nous partons sur Florent afin de préparer le cantonnement. Au bout de 600 mètres, la pluie cesse de tomber. Cela nous plaît. N’empêche que cela a suffi à nous mouiller plus qu’au gré de nos désirs. Nous filons donc à travers bois, passons la clairière connue, le poste du colonel et après quelques chutes toujours accompagnées de rires, arrivons dans La Harazée alors que la nuit tombe.

Nous y rencontrons pas mal de cuisiniers, particulièrement cuisiniers d’officiers, qui a notre vue, devinent, bouclent leurs sacs et, armés de leurs marmites, nous font une digne escorte.

On traverse la Placardelle après un léger pas de course au haut de la côte de La Harazée. C’est un coin dangereux, fréquenté des marmites [1].

Après une longue pause où on commence à respirer librement, le danger immédiat est passé, nous partons cahin-caha vers Florent.

Cote 211. Parc d’artillerie. Nous approchons. Nous sommes trempés, car la pluie tombe sans discontinuer depuis la Placardelle, petite pluie fine agaçante au possible. Nous sommes presque arrivés à Florent quand nous rencontrons les troupes de relève. Il peut être 8 heures du soir.

De ce fait, nous ne sommes pas près de voir le régiment de sitôt.

Nous faisons donc une entrée épique dans Florent, suivis d’une colonne de cuisiniers tous armés de marmites, plats, seaux et bidons.Gallica-Cantont-Cuis

Une pause sur la place de Florent permet à De Juniac de se rendre à la mairie. Il revient bientôt, ayant eu désignation de son coin.

La fontaine sur la grande place - 1915.11 ©Ministère de la Culture, France

La fontaine sur la grande place – 1915.11 ©Ministère de la Culture, France

Il est 9 heures. La pluie continue. Nous prenons le parti de nous coucher dans une grange en attendant le petit jour, car le régiment n’arrivera certainement pas avant 6 heures du matin. Au-dehors, la pluie et le vent font rage. Quel triste temps !

Malgré nos effets et nos couvertures mouillés, nous dormons à poings fermés.



[1] marmites : Dans l’argot des combattants, désignation des projectiles allemands par les soldats français, en particulier des Minenwerfer sans doute en raison de leur forme et de leur poids.

 

3 novembre

Le temps est radieux. Le soleil brille.

Le capitaine Sénéchal, depuis hier, a permuté avec le capitaine De Lannurien.

Je vais communiquer une avalanche de notes au capitaine Aubrun vers midi. État de propositions, de pertes, etc…

Je le trouve à table avec le lieutenant Vals et les officiers de la 8e compagnie. Leur popote est installée dans le logis du sous-lieutenant Vals. Ils mangent dans la chambre à coucher où se trouvent deux lits occupés par le sous-lieutenant Vals et le capitaine. Celui-ci a cédé la chambre, vaille que vaille, de l’arrivée au sous-lieutenant Monchy. Je constate avec satisfaction moi-même qu’ils sont satisfaits. Notre installation est terminée également. Un nouveau camarade s’adjoint à nous, le caporal fourrier* Jombart, imprimeur à Paris, qui est très aimable et très débrouillard. Il sera dorénavant agent de liaison* en second de la 8e compagnie avec Carpentier. Le pauvre Gallois est surchargé de besogne : le sergent major de la 7e est tué. Il assure donc les rôles de sergent major et fourrier. Huvenois prend pour la 6e son caporal fourrier également, qu’il s’adjoint en second. Nous commençons à être une bande. Pour moi, le capitaine déclare garder Jamesse, son caporal fourrier ; je n’aurai qu’à prendre un agent de liaison en second quand bon me semblera. Je décide d’attendre le prochain séjour de tranchées.

Tout le monde ici se plaint de la vermine qui grouille partout. Que faire là contre ? C’est le cas de dire avec le vieux « La Fontaine ».

Le capitaine Sénéchal vient nous voir dans l’après-midi. C’est pour nous un père plutôt qu’un chef et c’est ainsi que nous l’aimons.

Je reçois quelques états de la compagnie. Gibert, le sergent qui succédera deux jours au sous-lieutenant Lambert, en attendant le sous-lieutenant Vals, est proposé comme sous-lieutenant ( ?). L’état des pertes se monte à 9 tués et 29 blessés.

La 8e compagnie est la plus triste : elle est réduite à cent hommes.

Je vais voir mon cousin Louis. Nous sommes heureux de causer des notres, des nouvelles reçues qui arrivent à présent régulièrement. Il me dit avoir reçu une balle dans son képi qui lui a enlevé une mèche de cheveux. Vraiment, il l’a échappé belle.

Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

Le village n’est qu’un grand hameau. Une centaine de maisons sont échelonnées des deux côtés de la route, sillonnées de granges plus ou moins démolies. Une cinquantaine d’habitants sont encore là.Placardelle-CPIl n’y a pas d’église. Nous n’avons qu’un aumônier pour la division et nous sommes privés de tout exercice religieux. Cela pourtant ne serait pas de luxe parfois au repos.

Parfois dans la journée, nous entendons des arrivées d’obus. Mon opinion est que si le village fut épargné jusqu’ici, il ne tardera pas à être repéré par l’ennemi.

Les hommes vont et viennent. Les officiers se promènent au milieu d’eux. C’est un va-et-vient continuel.VienneLeChateau-APD0000570