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18 novembre

Nous rentrons au petit jour. À la Harazée, nous avons passé la nuit, allongés au coin du feu, dans une maison ouverte à tous vents. Je m’étais armé d’une couverture qui m’a bien servi.

Je retrouve mon gourbi* et mon charmant compagnon, le lieutenant Delporte. La nuit fut calme à part quelques bombes.

Dans la matinée, de Juniac vient nous dire bonjour. Le brave garçon est pris d’un gros rhume et vient se chauffer un peu. Il est pâle, les traits tirés et dit qu’il va médiocrement. Il n’a pas fini de le dire, qu’il a une faiblesse. On lui donne un peu d’eau-de-vie qui le fait revenir à lui. Je cours avertir le capitaine Sénéchal. Celui-ci donne ordre à notre ami d’aller se reposer le reste du séjour à la Harazée.

Forcé de s’incliner, le courageux adjudant ne part qu’à regret. Gallois, plus ancien et de grade plus élevé, le remplace.

L’après-midi, nous recevons des carrés grillagés de trois mètres sur trois, destinés à être placés devant les tranchées* afin d’empêcher les bombes d’arriver. Le capitaine Aubrun envoie des corvées* en chercher. Ce n’est pas très pratique à transporter dans les boyaux*. Enfin, ordre est donné de les placer cette nuit.

Le reste du temps libre se passe à aménager le gourbi* sous la direction du lieutenant Delporte qui veut en faire un hôtel confortable.

 


 

14 novembre

Départ pour cote 211

Le temps s’est remis au beau. Nous pouvons donc sortir un peu car on étouffe à dix dans notre modeste pièce.

Les notes, comme à chaque repos, abondent. Nous passons notre journée à copier et à communiquer. J’ai une minute. Je vois mon cousin Louis. Il a reçu une carte de son frère Charles, prisonnier à Ohrdruf [1]. Nous nous réjouissons. Nous parlons des nôtres, des lettres reçues, échangeons nos impressions ; tout cela nous remonte et nous réconforte mutuellement.

J’apprends qu’une personne du village confectionne des bandes molletières* de velours. Aussitôt j’y suis. Carpentier m’accompagne. La commande est faite pour notre prochain retour.

Vers 1 heure, nous partons pour 24 heures à la cote 211. On y relève du 120e vers 3 heures. La 5e compagnie est en réserve au point D (voir topo Tome IV [ci-dessous]). TopoTIVJe prends avec moi Blanchet ; nous occupons un modeste gourbi* ; le caporal Menneval, futur fourrier* de la 6e compagnie, se joint à nous. L’adjudant De Juniac est resté à Florent, bien fatigué, sur l’ordre du capitaine commandant. Le titulaire, caporal fourrier Legueil, étant évacué, Gallois le remplace.

 


[1] Ohrdruf : Camp de prisonniers situé dans le Thuringe, en Allemagne.

Camp de prisonnier d Ohrdruf 9 janvier 1916 Camp de prisonnier d’Ohrdruf, 9 janvier 1916

CP-Lobbedey14-18Carte postale envoyée à Émile Lobbedey par son cousin Charles (frère de Louis) depuis le camp d’Ohrdruf.

C_G1_E_13_01_1381_0116_0C_G1_E_02_02_0215_0144Documents d’archives faisant référence à Charles LOBBEDEY, prisonnier de guerre au camp d’Ohrdruf (Allemagne).
Documents extraits de : Les archives historiques du CICR, http://grandeguerre.icrc.org/fr

 



 

12 novembre

Relève des tranchées

Au petit jour, je trouve le capitaine endormi. C’est dire que tout s’est calmé.

Lannoy ne m’apprend rien de particulier. Mon opinion est que le simulacre d’attaque de l’ennemi et le déluge de bombes proviennent des invectives du capitaine.

Jombart, le caporal fourrier* de la 8e, revient avec nos cuisiniers. Il nous parle de relève* pour le soir. Les voitures de ravitaillement croient ne pas venir ce soir à La Harazée. On reste sceptique cependant. Le temps est à la pluie aujourd’hui ; mauvais temps donc.

Vers midi, nous apprenons la relève pour le soir. Cette nouvelle est accueillie chaque fois avec satisfaction. Nous allons de plus à Florent. Tout ceci nous mit la joie au visage.

Vers 2 heures, on amène de la compagnie un malheureux caporal qui a la main droite enlevée par l’éclatement d’une bombe. Le bras est solidement lié par une courroie afin d’empêcher la trop grande perte de sang. Les brancardiers enlèvent le blessé, tandis que celui-ci geint lamentablement.

Transport d'un blessé (Artois)Vers 5 heures, sous la pluie qui tombe à flots, nous partons, De Juniac, l’adjudant de bataillon, en tête, toujours armée de son bâton et de sa lanterne, les quatre fourriers Huvenois, Carpentier, Gallois sergent major faisant fonction et moi, et le clairon cuisinier Gauthier. Nous partons sur Florent afin de préparer le cantonnement. Au bout de 600 mètres, la pluie cesse de tomber. Cela nous plaît. N’empêche que cela a suffi à nous mouiller plus qu’au gré de nos désirs. Nous filons donc à travers bois, passons la clairière connue, le poste du colonel et après quelques chutes toujours accompagnées de rires, arrivons dans La Harazée alors que la nuit tombe.

Nous y rencontrons pas mal de cuisiniers, particulièrement cuisiniers d’officiers, qui a notre vue, devinent, bouclent leurs sacs et, armés de leurs marmites, nous font une digne escorte.

On traverse la Placardelle après un léger pas de course au haut de la côte de La Harazée. C’est un coin dangereux, fréquenté des marmites [1].

Après une longue pause où on commence à respirer librement, le danger immédiat est passé, nous partons cahin-caha vers Florent.

Cote 211. Parc d’artillerie. Nous approchons. Nous sommes trempés, car la pluie tombe sans discontinuer depuis la Placardelle, petite pluie fine agaçante au possible. Nous sommes presque arrivés à Florent quand nous rencontrons les troupes de relève. Il peut être 8 heures du soir.

De ce fait, nous ne sommes pas près de voir le régiment de sitôt.

Nous faisons donc une entrée épique dans Florent, suivis d’une colonne de cuisiniers tous armés de marmites, plats, seaux et bidons.Gallica-Cantont-Cuis

Une pause sur la place de Florent permet à De Juniac de se rendre à la mairie. Il revient bientôt, ayant eu désignation de son coin.

La fontaine sur la grande place - 1915.11 ©Ministère de la Culture, France

La fontaine sur la grande place – 1915.11 ©Ministère de la Culture, France

Il est 9 heures. La pluie continue. Nous prenons le parti de nous coucher dans une grange en attendant le petit jour, car le régiment n’arrivera certainement pas avant 6 heures du matin. Au-dehors, la pluie et le vent font rage. Quel triste temps !

Malgré nos effets et nos couvertures mouillés, nous dormons à poings fermés.



[1] marmites : Dans l’argot des combattants, désignation des projectiles allemands par les soldats français, en particulier des Minenwerfer sans doute en raison de leur forme et de leur poids.

 

11 novembre

Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

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Plan extrait du J.M.O.* du 147e régiment d’infanterie (26 N 695/11) – 10 novembre 1914

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Plan extrait du J.M.O.* du 272e régiment d’infanterie (26 N 734/1) – 6 au 12 novembre 1914

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Plan extrait du J.M.O.* du 272e régiment d’infanterie (26 N 734/1) – 10 au 11 novembre 1914

Nuit peu agitée. Le coin est assez bien.

Les cuisiniers nous apportent notre béquée comme d’habitude, sous la direction de Gallois.103-cuisine-dans-les-bois

Un de mes amis, sergent à la compagnie, brave entre tous, est tué. C’est un nouveau deuil pour nous.

Nous passons notre journée à confectionner des pétards dont on fait une énorme consommation. Aux dires du capitaine Aubrun, c’est en empoisonnant l’ennemi et lui faisant sentir qu’il a une troupe forte devant lui qu’on réussit à avoir la paix.

Depuis ce matin, nous avons des batteries alpines et, de temps en temps, un sifflement rapide passe ; un éclatement plus loin ; on tire et cela nous donne confiance. Nous sentons en quelque sorte notre supériorité.

Dans l’après-midi, le capitaine Aubrun va en première ligne et invective les boches d’en face. Je le vois à son retour ; il est tout rayonnant d’avoir lancé quelques bombes.

Une alerte vers le soir nous met sur les dents. Le capitaine fait dire au bataillon que les boches redoublent d’activité. Est-ce le prélude d’une tentative d’attaque ?

Le 272e est alerté et prêt à intervenir.

Les cuisiniers descendent quand même pour le ravitaillement. La fusillade fait rage plusieurs fois, nous sommes tous en éveil. La nuit se passe quand même et le jour se lève rayonnant. Belle journée en perspective.


 

7 novembre – Chapitre IV Bois de la Gruerie

Bois de la Gruerie, secteur Bagatelle, Pavillon – 4e séjour90423614img-2120-jpg

6-12nov14 GRUERIE 272e archives_SHDGR__GR_26_N_734__001__0059__T

Plan extrait du J.M.O.* du 272e régiment d’infanterie (26 N 734/1) – 6 au 12 novembre 1914

Le jour se lève. La pluie a cessé. Je vais chercher le compte rendu du matin. Nuit calme. Nous avons reculé depuis la dernière fois. Une ligne de tranchée* a été prise par l’ennemi.

Je fais venir Blanchet, un élève caporal, comme agent de liaison en second. Nous passons notre matinée à aménager et nettoyer le grand gourbi* dont nous sommes les heureux possesseurs avec Gallois.

Je communique dans la matinée. Le capitaine est en grands travaux d’agrandissement. Nous avons un peu de soleil, il en profite.

Le secteur est assez calme. Quelle différence avec le séjour précédent.

J’ai hérité, dans ma succession du 120e, d’un petit réchaud à braise. Nous en avons un sac. Aussi se chauffe-t-on autour du petit poêle.

Vers 10 heures, les cuisiniers arrivent : Gauthier et Crespel nous amènent la pitance. Bientôt, c’est un long défilé de cuisiniers des compagnies.

103-corvee-de-soupeIls sont couverts de boue et souvent le modeste repas a bien souffert des chutes des porteurs. Le soir arrive sans que j’entende parler de pertes. La nuit sera sans doute tranquille.

5 novembre

Dans la matinée, j’apprends que les nominations vont paraître. Je vois mon ami, le sergent Huyghe, qui espérait le galon d’adjudant mais qui ne fut pas proposé. Le pauvre garçon, qui commande sa section en brave, est un peu attristé. Je le console, lui disant que ce sera pour la prochaine fois.

Les nominations paraissent. Vannier, sergent à la 8e compagnie, passe adjudant. Gallois est nommé sergent major. Il reste cependant à la liaison. Une petite discussion s’engage à ce sujet. Je ne m’y mêle car cela m’est absolument égal. À la compagnie, nous n’avons aucune nouvelle de la proposition Gibert.

Dans l’après-midi, le capitaine part à cheval saluer la dépouille de Lambert enseveli au cimetière de La Harazée.laHarazee-cimetiereCP-213_001

Vers 13 heures, nous partons de nouveau à notre position d’hier. Le sous-lieutenant Vals prend le commandement du bataillon. Les autres officiers sont partis reconnaître le secteur au bois de la Gruerie. C’est donc que nous relevons bientôt. Je crois que nous passons notre temps dans le bois, craignant un bombardement du hameau dans lequel nous sommes cantonnés.

Vers le soir, il commence à pleuvoir. C’est le sale temps en prévision de la relève*. Nous rentrons au cantonnement*.

3 novembre

Le temps est radieux. Le soleil brille.

Le capitaine Sénéchal, depuis hier, a permuté avec le capitaine De Lannurien.

Je vais communiquer une avalanche de notes au capitaine Aubrun vers midi. État de propositions, de pertes, etc…

Je le trouve à table avec le lieutenant Vals et les officiers de la 8e compagnie. Leur popote est installée dans le logis du sous-lieutenant Vals. Ils mangent dans la chambre à coucher où se trouvent deux lits occupés par le sous-lieutenant Vals et le capitaine. Celui-ci a cédé la chambre, vaille que vaille, de l’arrivée au sous-lieutenant Monchy. Je constate avec satisfaction moi-même qu’ils sont satisfaits. Notre installation est terminée également. Un nouveau camarade s’adjoint à nous, le caporal fourrier* Jombart, imprimeur à Paris, qui est très aimable et très débrouillard. Il sera dorénavant agent de liaison* en second de la 8e compagnie avec Carpentier. Le pauvre Gallois est surchargé de besogne : le sergent major de la 7e est tué. Il assure donc les rôles de sergent major et fourrier. Huvenois prend pour la 6e son caporal fourrier également, qu’il s’adjoint en second. Nous commençons à être une bande. Pour moi, le capitaine déclare garder Jamesse, son caporal fourrier ; je n’aurai qu’à prendre un agent de liaison en second quand bon me semblera. Je décide d’attendre le prochain séjour de tranchées.

Tout le monde ici se plaint de la vermine qui grouille partout. Que faire là contre ? C’est le cas de dire avec le vieux « La Fontaine ».

Le capitaine Sénéchal vient nous voir dans l’après-midi. C’est pour nous un père plutôt qu’un chef et c’est ainsi que nous l’aimons.

Je reçois quelques états de la compagnie. Gibert, le sergent qui succédera deux jours au sous-lieutenant Lambert, en attendant le sous-lieutenant Vals, est proposé comme sous-lieutenant ( ?). L’état des pertes se monte à 9 tués et 29 blessés.

La 8e compagnie est la plus triste : elle est réduite à cent hommes.

Je vais voir mon cousin Louis. Nous sommes heureux de causer des notres, des nouvelles reçues qui arrivent à présent régulièrement. Il me dit avoir reçu une balle dans son képi qui lui a enlevé une mèche de cheveux. Vraiment, il l’a échappé belle.

Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

Le village n’est qu’un grand hameau. Une centaine de maisons sont échelonnées des deux côtés de la route, sillonnées de granges plus ou moins démolies. Une cinquantaine d’habitants sont encore là.Placardelle-CPIl n’y a pas d’église. Nous n’avons qu’un aumônier pour la division et nous sommes privés de tout exercice religieux. Cela pourtant ne serait pas de luxe parfois au repos.

Parfois dans la journée, nous entendons des arrivées d’obus. Mon opinion est que si le village fut épargné jusqu’ici, il ne tardera pas à être repéré par l’ennemi.

Les hommes vont et viennent. Les officiers se promènent au milieu d’eux. C’est un va-et-vient continuel.VienneLeChateau-APD0000570