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24 février

Départ de Dampierre

À 4 heures, nous sommes réveillés par des appels. C’est Brillant qui nous crie alerte, départ à 6 heures. Nous lisons la note qu’il nous apporte à la lueur d’une bougie. Aussitôt Lannoy monte chez le capitaine, tandis que Jamesse et moi, nous occupons à placer la comptabilité dans le coffre de la voiture.

Lannoy descend avec les ordres pour la compagnie : rassemblement à 5 heures 40 devant le cantonnement de la compagnie. Rogery part communiquer les ordres aux quatre chefs de section.

Nous bouclons notre fourniment. Et quand le capitaine descend, nous lui rendons compte que nous sommes prêts.

À 6 heures, nous partons par un temps brumeux qui nous fait présager un beau soleil pour 10 heures.

Je m’attache à la liaison du bataillon qui passe. C’est un vrai état-major. Il y a là Gallois, adjudant de bataillon, Legueil, Sauvage, Jombart et moi, sergents fourriers des 6, 7, 8 et 5e compagnies, Verleene et Paradis, caporaux fourriers des 6e et 8e compagnies, René, agent mitrailleur, Gauthier, clairon cuisinier, Jacques, maréchal des logis de liaison, Brillant, Frappé, Garnier, agents de liaison des 5, 7, 8e et celui de la 6e. Cela fait en tout quatorze hommes. Les 6e et 8e ont même ici en excédent leurs caporaux fourriers. Si avec cela les ordres ne sont pas bien communiqués, je n’y comprends rien.

Nous partons dans la direction de la route Châlons-sur-Marne à Sainte-Menehould. Après une pause, nous y tombons et rencontrons les deux autres bataillons qui nous attendent. Nous nous encastrons entre le 1er et le 3e et continuons, parmi le mouvement des autobus, des automobiles et des convois. La route est large, spacieuse et peu boueuse ; mais il y règne une circulation intense.

Nous ne tardons pas à quitter cette route et prenons la route de Valmy à droite. Nous avons à notre gauche le champ de bataille de Valmy et apercevons au loin le monument de Dumouriez qui surplombe la plaine.

 

Il peut être 9 heures quand nous passons la voie ferrée filant sur Somme-Bionne. Une bonne pause nous permet de juger du trafic qui se fait en gare de Valmy ; c’est quelque chose de fantastique.

Je vois passer sur la route un convoi automobile tandis que nous stationnons dans un champ à droite. J’aperçois la voiture camion automobile de la « Droguerie rouge, Dunkerque », ce m’est une étrange sensation et il me semble que c’est un coin du pays que je viens de voir.

Un coup de sifflet, nous repartons. Je commence à sentir un peu de fatigue : la route est longue. Le temps est beau, le soleil nous sourit.

On commence à sentir qu’on approche du front. Nous approchons de Somme-Bionne et voyons quelques cagnas* d’artilleurs, des cuisines en plein air. Nous voyons des « saucisses », ballons observatoires, tout à côté de la route et nous regardons curieusement. Tout cela nous dit que ça sent la tranchée. D’ailleurs nous entendons distinctement le canon qui tonne.

Nous passons dans Somme-Bionne. Le village, sans être démoli, semble dévasté par le passage des troupes. Beaucoup d’habitations sont dans un état lamentable : beaucoup sont abandonnées. Beaucoup de portes, de carreaux manquent. À l’intérieur, on voit des hommes qui font la cuisine, d’autres qui sont couchés sur la paille. Dans la rue, c’est un va-et-vient de convois de ravitaillement.

Les routes sont boueuses. Des troupes sont cantonnées ici et nous regardent défiler. Vers le milieu du village, nous apercevons, rassemblés dans la cour d’entrée d’une maison, une centaine de prisonniers boches, tout couverts de boue et minables dans leur aspect.

À la sortie du village, je suis pris par le bras. Je me retourne et me trouve face à face avec un soldat de mon pays, Ravel, que je connais bien : il habite à 400 m de ma demeure. Nous causons comme on se cause, en guerre, après deux ans de séparation et en marche quand on se rencontre. Je suis tout heureux de voir pour la première fois depuis les hostilités une tête connue avant la guerre. Nous causons beaucoup du pays, on cesse une conversation à peine ébauchée pour en prendre une autre. Il me quitte après un parcours de 500 m, me disant qu’il est boucher au ravitaillement du régiment, le 8e d’infanterie.

Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

À 600 m de Somme-Bionne, nous faisons une grand’halte, dans une prairie située à droite de la route. Il est midi.

Aussitôt les feux s’allument et les escouades font cuire leur frite [ ?], arrosée d’un bon quart de « jus ».

Pendant la pause, des aéroplanes nous survolent.

De nombreux convois passent, artillerie et infanterie. La route se sèche par ce beau soleil et déjà il y a de la poussière. En un mot, c’est l’activité fébrile de la proximité des lignes, l’arrière tout proche à 10 ou 12 km du front.

Une heure après, devançant le régiment d’une demi-heure, nous partions, Gallois, les trois fourriers et moi. À 400 m, nous nous unissons au campement des deux autres bataillons et bon [ ?] pas sous les ordres de trois officiers, un par bataillon, nous arrivons dans un pays de ruines où tout est rasé, à part quelque maisons restaurées avec des moyens de fortune et l’église à peu près intacte. C’est Somme-Tourbe. Nous avons la voie ferrée à notre gauche et un train passe direction [de] Paris : il nous fait gros cœur.

La vue du village, qui me rappelle mes souvenirs de la Marne, me fait pitié. Nous marchons toujours sans arrêt, afin de distancer la colonne du régiment. Nous tournons à droite, prenant la route de Saint-Jean-sur-Tourbe. Je suis fatigué par cette marche rapide. De plus, le soleil exagère car il nous envoie des rayons trop chauds. Après un parcours de 1500 m, nous prenons à travers champs, nous dirigeant vers des baraquements en planches situés à 200 m à gauche de la route.

Les officiers partent à cheval à travers les terres, nous disant de les attendre ici.

Heureux sommes-nous de pouvoir enlever nos sacs !

Nous avons tout loisir d’examiner les installations. Elles sont des plus rudimentaires. Si c’est là notre logement, ce n’est pas fameux. Les planches sont disjointes ; donc s’il fait mauvais temps, il pleut à l’intérieur ; quant au froid, aux courants d’air, la nuit surtout, inutile d’insister. L’intérieur n’est autre que l’extérieur avec des piquets soutenant le toit. Le baraquement se continue sans cloison sur 300 m. De quoi loger deux compagnies, à moins qu’on se serre. Je crois que nous serons malheureux là-dedans. Comme sol, la terre.

MOREAU Achille

Je sors. Mon examen m’a suffisamment renseigné. Non loin de là se trouve un amas de claies près duquel je vois un homme portant l’écusson du 8e d’infanterie. Aussitôt, je lui demande si le 1er corps est de ces côtés. Il ne sait ; du moins le 110e et le 8e sont de quelques jours en tranchées. Il est à l’arrière au train de combat, dans un bois qu’il me montre là-haut. Je lui cite des noms, lui demande des nouvelles d’amis du pays, il ne m’apprend rien de particulier sinon ce que je sais déjà de Ravel : capitaine Brouet tué, le lieutenant Blasin passé capitaine tué, sergent Kind, sergent Crandalle, adjudant Vandenbosshe tués, etc…

Nos officiers reviennent au galop. Je file au rassemblement, heureux d’avoir vu l’écusson du 8e. Nous partons 200 m plus loin. Là, j’hérite d’un baraquement semblable à ceux que je viens de quitter. Il y en a plusieurs : un pour deux compagnies. Nous commençons aussitôt le cantonnement des plus faciles. Je réserve une partie aux officiers. Une partie est dévolue à la liaison du bataillon. Puis on partage en deux. Je réserve un coin près de la liaison du bataillon pour le bureau de la 5e compagnie. Il n’y a plus qu’à attendre l’arrivée des troupes.

Le baraquement me fait tout l’air d’un dortoir. Il a 300 m de long sur 3,50 de large. Je vois d’ici la tête des troupes et des officiers. Tous les 25 m, il y a une ouverture. Avec les planches disjointes, je l’entends déjà baptisé : Hôtel des courants d’air.

Il peut être 3 heures. Le colonel Blondin, à cheval, commandant la brigade, avec le capitaine Garde, de son état-major, vient visiter les lieux. J’ignore ce qu’il pense du logement des troupes.

Enfin, voici le bataillon. Quand on aperçoit le logis, chacun fait grise mine et j’entends le sous-lieutenant Vals proférer « Où est mon gourrrrrbi de la Gruerie ? ».

Une heure après, le troupier était déjà occupé à arranger le tout de son mieux avec ses moyens de fortune : claies pour le sol, toile de tente pour le toit, couverture pour boucher les entrées, etc…, tandis que les cuisiniers, selon les ordres, à 100 m commençaient leurs feux et que des corvées creusaient des feuillées [1] à 250 m.

Je m’installe non loin des officiers avec la liaison du bataillon et le bureau de la compagnie que je vais quitter car nous ne tarderons pas à rejoindre les tranchées. Les cuisiniers des officiers sont occupés à installer une table avec des moyens de fortune et à aménager tant bien que mal, plutôt mal que bien, le coin de nos chefs.

Nous décidons de cesser pour l’instant toute popote entre Culine et la bande, le souvenir des bons moments passés restera chez nous d’une façon impérissable, en attendant des moments meilleurs où nous pourrons recommencer.

Un cuisinier de la compagnie, Lavoine, se charge de la nourriture de Culine et Lannoy. Levers et Delacensellerie rentrent dans leur escouade. Je me remets donc avec la liaison du bataillon et mange la bonne cuisine de Gauthier.

Le soir tombe. Roulés dans nos couvertures, nous nous remettons aux bras de Morphée, lui demandant de chauffer les courants d’air et de chasser les nuages.


[1] feuillées : Latrines de campagne, généralement creusées dans la terre un peu à l’écart des tranchées principales. Les soldats s’y rendent pour « poser culotte », selon l’expression employée alors.

 

23 février

Dans la matinée, d’assez bonne heure, nous recevons la visite de Brillant qui nous communique une note donnant tout le détail de ce qu’une voiture de compagnie doit avoir ou non. On n’y prend pas grand garde. Il y a toujours de l’excédent, ce fut et ce sera toujours.

Cependant le capitaine Aubrun ayant vu Sénéchal nous donne ordre de jeter tout l’excédent et de le faire porter à l’officier de détail. Nous passons donc notre matinée à cela. De cette façon nous avons le réglementaire. Les réserves et ressources, telles que effets, brodequins, sont envoyées au lieutenant Lebeau. Lannoy un peu sec déclare au capitaine que lorsqu’un homme n’aura plus de chaussures et le lui dira, il l’enverra au commandant de la compagnie. C’est un peu vrai ! Chinoiseries de service.

Nous nous disputons à table avec nos amis à qui nous remettons certains ballots individuels qu’ils avaient fourrés dans la voiture et que nous ne pouvons plus tolérer. Culine seul a droit à la voiture pour sa cantine. Lannoy et moi nous débrouillons pour mettre toutes nos frusques dans le coffre avec la comptabilité afin que rien ne paraisse.

Dans l’après-midi, le capitaine vient nous voir tandis que la compagnie est repartie à l’exercice. Il nous dit de nous tenir toujours prêts à partir et de nous coucher, le tout emballé et nos papiers prêts à être mis en voiture. Cela sent le départ. Je vais acheter une boîte de homard afin de faire collation. Puis je rentre et nous nous lestons l’estomac.

Bientôt c’est la rentrée de la compagnie. Lannoy avant la dislocation lit une note disant que tout le monde doit se tenir prêt à partir.

La soirée se passe gaiement mais nous nous couchons tôt nous doutant bien que demain matin nous partons.

22 février

Dampierre
(voir topo tome VIII)

t8-DAMPIERRE-PlansDessinésELOBBEDEY_0015Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

Nous nous levons assez tard et nous rendons à la popote*. Après cela, le café bu au travail. Nous sommes heureux de notre installation. Dans la matinée nous recevons la visite du sergent fourrier de la 8e Jombart rentré hier soir de Sainte-Menehould. Il nous fait rire en nous expliquant le nez qu’il a fait en rentrant à Braux-Saint-Rémy où il n’y avait plus personne. Ce n’est pas sans mal qu’il est arrivé à Dampierre vers 11 heures du soir après s’être renseigné aux quatre coins du chemin sur l’endroit vers lequel nous nous étions dirigés.

Nous réglons avec lui les comptes de la compagnie et prenons livraison de tout ce qu’il a acheté.

Je reçois quantité de boîtes de pâté à distribuer aux hommes avant le départ. Je vais trouver le capitaine dans sa chambre et décide de faire les distributions aussitôt. Les hommes sont heureux d’avoir une amélioration dans leur musette.

Culine et Gibert viennent se plaindre que les hommes de leur section ont très peu de paille. Il faut que je me charge de leur en procurer : travail de cet après-midi.

Après mes distributions, je vois le capitaine Sénéchal, commandant le bataillon qui cause avec le capitaine Aubrun. Nous parlons question paille. Il ne faut pas compter sur l’intendance. Je décide donc de faire le nécessaire.

Mascart est au bureau quand je rentre. Il s’acquitte bien de ses fonctions et est heureux de son poste d’agent de liaison près du colonel. Celui-ci fait notes sur notes sur la propreté du cantonnement et le nettoyage des routes ; sur la tenue ; sur la consigne des cafés ; sur les sorties du cantonnement après la soupe de 17 heures : c’est la présence du général de corps d’armée qui nous vaut cette avalanche.

Lannoy lit tout cela au rapport de 10 heures. Le colonel préconise même un certain exercice. Vraiment c’est à croire que notre chef ne vit plus que de frousse.

À 11 heures nous mangeons en popote. On se distrait à parler encore et toujours de Sedan et nos hôtes nous racontent leur fugue lamentable de Pouru-Saint-Rémy qui doit être complètement brûlé. Ils ont trouvé ici une maison abandonnée et avec l’autorisation du maire s’y sont installés, vivant surtout du passage des troupes.

Mon après-midi se passe à chercher de la paille. Je me rends directement chez le maire qui m’indique deux fermes où je pourrais en trouver en donnant un bon de réquisition. Vers 3 heures, une bonne portion de bottes arrivait à la compagnie amenée par la voiture de compagnie. On fit les distributions et je pris quelques bottes pour le bureau. Licour se charge de nous faire une literie dans un coin de la pièce et promet à la châtelaine de tout enlever au départ. Le brave garçon d’ailleurs lave le couloir d’entrée à la grande satisfaction de notre propriétaire.

Vers 4 heures nous recevons la visite d’un capitaine d’état-major qui nous demande un homme dévoué, intelligent et dégourdi pour couper un peu de bois dans la demeure du général. Nous lui donnons Jacquinot qui n’a plus de magasin. Nous envoyons Licour acheter une boîte de homard, du vinaigre, etc.… Nous collationnons. C’est Lannoy qui a émis cette idée et cette idée est excellente.

Enfin le soir arrive et avec lui rentre au cantonnement une bonne partie de la compagnie qui a passé l’après-midi à aménager, rapproprier les alentours du cantonnement et nettoyer la route qui est boueuse. Depuis ce matin le temps s’est remis un peu au beau. Un léger soleil a brillé.

Le capitaine vient nous voir vers 5h30. Il met exercice demain matin et demain après-midi de 7 heures à 10 heures et de 2 à 5 sur la route de Sainte-Menehould.

Nous filons alors à notre popote annonçant la nouvelle à nos amis. Nous sommes satisfaits malgré tout : l’annonce de l’exercice signifie que nous ne partons pas demain.

La soirée se passe agréablement et à 9 heures nous étions couchés dans la paille côte à côte, Lannoy, Jamesse, Licour, Rogery et moi.

21 février

Départ de Braux

Je me lève à 8 heures, tandis que Lannoy revient ayant déjà été boire le café et déclarant qu’il n’y a plus d’alcool, de vin etc. tout a été bu hier. Il est furieux. Que voulez-vous ? Il fallait être là. Je suis occupé tranquillement à nous débarbouiller quand une note laconique arrive apportée par Brillant. Départ du campement à 9 heures. Le bataillon suivra une heure après etc.…

Une pointe de feu ne m’aurait pas fait sursauter davantage. Je n’ai donc que le temps : quand j’ai bouclé les malles et mis sac au dos, il est près de 9 heures. Je file donc vers la liaison du bataillon, boire rapidement un café à notre popote et emmène un cuisinier sur deux, Levers que Jamesse a averti en hâte.

Le campement cette fois conduit par Gallois s’en va sous les ordres du capitaine Crouzette de la 7e compagnie. Le temps est pluvieux et les routes détrempées.

Gallois me dit que nous allons cantonner à Dampierre. Nous tournons à droite à 1 km du départ, marchant bon pas, car le bataillon nous suit de près. Nous faisons une bonne pause. Nous repartons, tournons cette fois à gauche et 3 km plus loin traversons un village Voilemont. Une petite pluie fine tombe. Nous voici à moitié route. Nous filons sur Dampierre. Nous arrivons à l’entrée du village qui semble assez important. Nous faisons la pause tandis que le capitaine Crouzette se rend aux informations pour le cantonnement. Il est midi.

La pluie tombe tandis que le capitaine revient et que nous commençons. Pendant que nous sommes occupés à circuler à droite et à gauche, passe à cheval le lieutenant-colonel Desplats suivi de son état-major. Il me crie « bonjour » en passant. Pourquoi à moi plutôt qu’à d’autres ? Je l’ignore.

Fausse manœuvre. Alors que le cantonnement*, du moins le mien était presqu’organisé, un officier d’état-major vient trouver Crouzette. Celui-ci alors nous rassemble et place le bataillon par moitié : 6 et 7e avec le chef de bataillon de ce côté-ci du pays, 5 et 8e à l’autre extrémité.

Je fulmine en moi-même, mais je suis le capitaine qui court ni plus ni moins. Nous traversons le pays. J’ai le temps d’apercevoir une petite place avec l’église ; sur cette place beaucoup d’autos ; c’est le quartier général du 2e corps. Nous passons sur un pont et nous arrêtons à 400 m de là.

t8-DAMPIERRE-PlansDessinésELOBBEDEY_0015Je reçois mon cantonnement. Il est fait au bout d’une demi-heure. Le capitaine Aubrun les officiers et leur popote sont logés dans une maison de belle apparence habitée par une dame et son fils, la dame du juge de paix mobilisé.

On appelle cette maison le château ; un grand parc se trouve derrière. La propriétaire très aimable et de grande éducation me donne une pièce vide de tout meuble pour y installer le bureau. Je la remercie mille fois.

À côté du château se trouve une vaste grange : la compagnie y est aussitôt logée.

Non loin se trouve une maison où logent des braves gens évacués de Pouru-Saint-Rémy près Sedan (Ardennes). Levers s’y installe et fait déjà du café afin d’en offrir aux braves personnes qui nous donnent asile pour faire popote.

Quand tout est fait, vers 1h30, la compagnie s’amène. Le capitaine après avoir vu se déclare satisfait. À 2 heures tout était installé et nous entendions les chants des poilus contents. Mes camarades sont déjà occupés à boire le café de Levers tandis qu’ils disent quelques bonnes paroles aux habitants. Lannoy Jamesse et Rogery prennent possession du bureau. Aucun meuble ne s’y trouve ; seule une table et deux chaises ; c’est une vraie salle à manger que cette belle pièce qui nous rappelle un peu mon « chez moi ».

Le reste de l’après-midi se passe à compléter l’installation. Je m’occupe de faire les pièces, tandis que Lannoy va chercher la voiture de compagnie afin de l’installer dans notre cantonnement, Jamesse fait des étiquettes à placer « bureau, 5e compagnie, logement du capitaine, etc.… »

Vers 6 heures nous allons à la popote. Nous y trouvons la bande. Nous nous mettons à table à 6h30. Une bonne gaieté règne toute la soirée. Nous parlons des Ardennes avec nos hôtes et nos hôtesses et cela nous fait du bien de nous remémorer un peu Sedan.

À 9 heures nous partons nous coucher. Au-dessus de la popote se trouve un beau grenier rempli de paille où la bande Culine, Diat, Gibert, Cattelot, Maxime va se blottir. Nous nous chargeons de la faire avertir en cas d’alerte. Quant à Lannoy, Jamesse et moi nous rentrons rejoindre Rogery. Nous nous étendons sur le plancher. C’est un peu dur mais côte à côte on dort bien quand même.

20 février

Braux-Saint-Rémy (voir topo tome VIII)

Nous passons une excellente nuit dans notre grenier, quoiqu’il n’y fasse pas très chaud. On se lève vers 7 heures. Débarbouillage dans un ruisseau voisin. Puis nous nous rendons à la popote* pour y prendre le café.

La matinée se passe dans les paperasses. Nous faisons encore quelques distributions d’effets. Ce qui ne peut être employé est placé dans la voiture de compagnie. Celle-ci est surchargée.

Nous recevons à ce sujet une note du bataillon. Le sergent fourrier Legueil de la compagnie de jour, la 6e heureusement pour moi, se rendra à Élise avec sa voiture de compagnie après avoir ramassé le reste des magasins des compagnies. Il versera toutes les fournitures à l’officier de détail. Ainsi dit ainsi fait. Jacquinot verse ce qu’il y a de moins utile et allège ainsi la voiture.

Nous nous mettons à table à 11 heures et y restons jusque 2 heures de l’après-midi. On s’amuse bien et quelques bonnes blagues sont racontées.

Nous recevons dans l’après-midi, la visite au bureau du sous-lieutenant Monchy qui vient nous dire bonjour. On se plaît à se remémorer le bureau de Sedan et à se féliciter d’être encore au complet : Monchy, Lannoy, Jamesse et moi. C’est un garçon charmant que Monchy.

La journée se passe tranquille. La soirée à table est plus mouvementée car nos cuisiniers ont trouvé du champagne et nous fêtons les citations de Culine, Lannoy et Gibert qui est relevé de sa garde.

Nous recevons une note du bataillon disant que le caporal fourrier de la 6e Verleene et Jombart sergent fourrier de la 8e vont demain à Sainte-Menehould.

Les compagnies sont priées de leur porter le montant des denrées qu’elles désireraient faire acheter, ainsi que l’argent. Lannoy va donc trouver le capitaine et revient bientôt m’envoyant à la liaison porter la note. Je trouve toute la bande au premier étage de l’école. Je ne m’attarde pas, tandis que Jombart me dit toute sa satisfaction d’être de sortie demain : départ à 4 heures, rentrée à la nuit.

La soirée à la popote se passe gaiement. On sable le champagne, on chante. Bref il est minuit quand on songe à aller se coucher. Lannoy a quitté vers 9 heures, le lâcheur, disant qu’il a du travail. Sans doute est-ce pour se donner de l’importance, car il n’y a aucun travail urgent.

Que diable, on dormira davantage demain matin.

19 février – Quatrième partie

Quatrième partie – La Champagne


Chapitre 1 – Arrivée en Champagne
Départ de Charmontois

Vers 4 heures du matin, je suis réveillé en sursaut par quelqu’un qui entre en criant alerte. C’est Brillant qui m’apporte une longue note que je lis après avoir dit à Rogery de réveiller tout le monde.

Note du général de division disant que la 4e division doit loger ce soir dans la vallée de l’Ante. Note du colonel fixant le départ de tout le régiment pour 9 heures et du campement du 2e bataillon pour 7 heures. Note du chef de bataillon disant la même chose pour le campement : départ à 7 heures, les quatre fourriers sous les ordres du sergent fourrier Lobbedey plus l’ordinaire et les cuisiniers, plus une section de garde à l’arrivée, sous les ordres du capitaine Aubrun de la compagnie de jour.

Rassemblement à 6h45, sortie de Charmontois-le-Roi.

Je suis fixé et respire une minute tandis qu’un à un arrivent mes amis. Ceux-ci sachant le départ à 9 heures vont se recoucher, tandis que Rogery part avertir le capitaine et Jamesse en passant.

Je suis presque prêt quand Rogery revient avec les ordres pour la compagnie. Le commandement est délégué au lieutenant Alinat. Le sergent Cattelot fera le cantonnement* de la compagnie puisque je remplace l’adjudant de bataillon. La section Gibert partira avec le campement pour prendre la garde à l’arrivée au nouveau cantonnement.

C’est donc le vrai départ. J’avale un bon chocolat, garnis ma musette et mon bidon et dis au revoir à la mère Azéline qui s’est levée et pleure notre départ. Je vois Jacquinot qui me dit que tout le magasin se trouve sur la voiture de compagnie.

Il est 6 heures. Je pars à la liaison du bataillon. Je sors avec Paradis, Sauvage, Menneval. Dehors je rencontre Cattelot qui s’amène, Gibert et sa section, puis le capitaine Aubrun à cheval.

Celui-ci me dit de filer avec tout le monde à la sortie de Charmontois-le-Roi et de l’y attendre.

Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

Nous partons donc du bureau du colonel où nous étions rassemblés. À Charmontois-le-Roi je dis au revoir en passant à Madame La Plotte et je m’arrête devant la famille Adam à qui je fais mes adieux.

Le capitaine Aubrun s’amène à cheval suivi du lieutenant Delepine officier de campement du 3e bataillon cantonné à Belval. Nous partons donc ensemble campements des 2e et 3e bataillons dans la direction de Le Chemin. Il est 7 heures. Le temps est sec et beau ; il fait un léger brouillard précurseur du soleil.

En route les deux officiers partent de l’avant me donnant la direction et me disant de faire la pause aux heures réglementaires.

Nous nous arrêtons un peu avant l’entrée à Le Chemin. Nous traversons ensuite le village et tournons à droite dans la direction de Passavant.

Je suis un peu mélancolique. Adieu, cher pays de Charmontois. Nous te serons toujours reconnaissants des bons moments que nous avons passés chez toi.

Le soleil s’est levé quand nous apercevons un gros village. Nous sommes toujours devancés par nos officiers. Je suis chef de colonne. Nous arrivons dans le pays paisible, Villers-en-Argonne. Nous le traversons.

Au milieu du village le capitaine Aubrun sort d’un café et me fait faire halte. Il nous donne le droit d’entrer nous installer au café et nous désaltérer. Quelle fête ! On allume une bonne cigarette et je bois une grenadine à l’eau de Selz qui me fait grand bien.

Un quart d’heure après nous repartons, tournons bientôt à gauche et laissons le 3e bataillon avec le lieutenant Delepine qui continue tout droit vers Élise, à ce que me dit le capitaine Aubrun. Quant à nous nous filons à Braux-Saint-Rémy.

Le capitaine continue à me devancer. Quelques kilomètres plus loin nous traversons la voie ferrée de Sainte-Menehould à Vitry-le-François. En gare, sans doute la station très petite certes de Villers-en-Argonne, nous voyons une locomotive blindée. La gare se trouve à 50 m à notre droite. Nous continuons et montons une côte, à la descente de laquelle nous tombons, après avoir rencontré une grande ferme sur notre gauche, sur la route de Sainte-Menehould à Vitry-le-François.

Chose curieuse, je rencontre le poteau indicateur disant Vitry-le-François 44,5 km ; et ce poteau je le reconnais pour l’avoir vu lors de la retraite et lors de la poursuite. Cela me fait quelque chose ; c’est comme un vieil ami que je rencontrerais après des mois.

En route nous avons rencontré l’automobile de la division. Nous traversons la route de Sainte-Menehould à Vitry et faisons une bonne pause au soleil. Il est 10 heures du matin.

Nous repartons vers un petit village que nous voyons à 1500 m. C’est Braux et le capitaine y est déjà.

Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

Nous arrivons dans le village vers 11 heures. Il fait un soleil magnifique. Le capitaine arrive à ma rencontre et nous commençons le cantonnement avec les ennuis et les péripéties de tous les cantonnements. Seulement celui-ci est un des plus fatigants avec le capitaine Aubrun qui au lieu de me laisser faire, va, vient, change, rechange, et au fond n’est pas très fixé.

Le colonel et son état-major logent ici. Puis à 1 heure un cycliste arrive et déclare qu’il cantonne à Élise.

Enfin à 2 heures tout est prêt. Le chef de bataillon, l’infirmerie et les docteurs sont logés par moi personnellement. Brillant de plus nous a accompagnés pour représenter l’état-major du bataillon. La liaison du bataillon est logée au premier dans l’école.

Quant au poste de police il est déjà installé au centre du village. Cattelot s’est chargé de la compagnie ; il nous a trouvé une popote. Moi j’ai trouvé un bureau. Tout est donc bien. Dans le village sont cantonnées des troupes de pontonniers [1] avec leurs médecins.

Je m’arrange avec l’un d’eux à qui je procure une chambre meilleure que celle qu’il occupait. J’hérite de ce fait de sa chambre et vais voir les propriétaires du logis, gens des moins affables, à qui je dis prendre la chambre pour moi en remplacement du major. Après bien des réticences, l’affaire est réglée.

Il peut être 3 heures quand le bataillon arrive. Il est placé une heure après son arrivée. Lannoy est très satisfait du bureau qui n’est autre qu’un petit bâtiment isolé où les propriétaires font leur pain et placent leur bois dans un petit grenier au-dessus. Ceux-ci nous prêtent des chaises ; comme table, deux tréteaux et une grande place recouverte d’une couverture, c’est tout ce qu’il faut. À côté se trouve une espèce d’atelier, où Jacquinot installe le soi-disant magasin, en allant aux voitures chercher son matériel qu’il transporte à brouette. J’avertis Lannoy qu’une chambre nous attend ce soir.

Licour est avec nous ainsi que Rogery. Une fois astiqués nous nous rendons vers le haut du village à notre popote*. Nous entrons dans une maison proprette où deux dames nous reçoivent.

Nous trouvons nos amis en partie autour du feu tandis que Levers et Delacensellerie font popote. Il peut être 5 heures. En face se trouve un petit débit de tabac assez bien achalandé. J’en profite pour me fournir de cigarettes.

Nous rentrons au bureau en attendant 7 heures. Nous causons avec nos propriétaires qui habitent en face de notre modeste logis. C’est une vieille dame et sa fille mariée dont le mari est mobilisé. Elles possèdent une maison en face qui donne asile à la popote de nos officiers.

La soirée se passe très bien. Nous dînons gaiement dans notre popote en compagnie de nos hôtesses qui disent que nous sommes chez nous. C’est extraordinaire dans ce pays, car les gens rivalisent pour montrer le moins d’amabilité.

Plusieurs fois durant le cantonnement le capitaine eut une prise de bec, particulièrement avec une femme qui ne voulait loger aucune popote, alors qu’elle habitait seule et qu’une magnifique et spacieuse cuisine se dévoilait à nous. Le capitaine a tout simplement réquisitionné la maison. De même nos hôtesses du bureau se plaignaient de devoir loger ; pourtant être deux et avoir deux demeures à soi et se plaindre d’avoir une pièce occupée par des officiers deux fois une heure par jour, je crois que c’est de l’exagération. Naturellement je me suis mis aussitôt de leur côté en les plaignant de tout ce tracas et de ce fait j’ai obtenu pour moi tout ce que j’ai voulu. On devient roublard dans le métier !

Nous mangeons donc de bon appétit. Nous recevons Rogery et Mascart qui nous apportent des notes : demain repos ; se tenir quand même prêt à partir. Nous chantons à la fin du repas, heureux d’être au chaud, autour d’une bonne table chez de charmants habitants.

Lannoy et moi nous quittons vers 8h30 pour nous diriger vers le lit espéré. Nous arrivons. Porte close. Longtemps nous frappons au volet et la grosse femme vient enfin ouvrir. Nous croyons entrer, mais la porte n’est ouverte qu’à demi et dans l’entrebâillement, elle nous déclare qu’elle loge un officier. La porte se referme. Est-ce vrai, pas vrai ? Nous prenons donc notre parti en braves, tout en ronchonnant un peu. Nous coucherons au grenier qui se trouve au-dessus du bureau avec Licour, Rogery, Jacquinot et Jamesse.

Bientôt allongés dans le foin, roulés dans nos couvertures, nous dormions à poings fermés.


[1] pontonniers : Les équipes de pontonniers sont des unités du génie militaire chargées de mettre en place, sur des cours d’eau, des ponts afin de permettre le franchissement de ceux-ci par les armées.

18 février

Au petit jour c’est un remue-ménage des gens de notre popote qui partent en marche à 8 heures. Jamesse ne tarde pas à arriver et avale rapidement son chocolat en nous traitant de veinards à l’annonce que nous ne marchons pas. Nous retenons notre ami à la dernière minute tandis que la compagnie se rassemble et s’en va.

Je profite de la matinée pour faire porter à la voiture les débris du magasin, souliers trop grands, vestes trop petites, etc. ainsi que quelques paires de galoches. De cette façon si nous partons rapidement la question du magasin sera liquidée d’avance.

À midi la compagnie est rentrée et nous nous mettons à table. Le capitaine arrive à ce moment et prescrit une revue en tenue de départ à 4 heures pour les hommes disponibles. Tout ceci sent le départ de plus en plus.

Pendant que nous sommes à table Brillant nous apporte une proclamation du général de division déclarant que les nouvelles du front sont bonnes : le centre allemand serait enfoncé en Champagne et on marcherait sur Vouziers. Heureux nous trinquons à la gloire de nos armes.

Un cri de surprise échappe à Lannoy en dépouillant un autre papier. C’est un ordre du jour de la division à Culine, Gibert et lui sont cités pour leur conduite en Argonne. Du coup c’est un hourra de félicitations. Mes amis sont heureux et nous aussi car cela nous vaudra le champagne.

Dans l’après-midi je reçois quelques lettres, de ma famille, du sergent Pellé blessés à Fontaine Madame, en traitement à Lyon, du futur aspirant Blanckaert de mes amis du pays, élève officier à la Courtine dans la Creuse, de notre ami incorporé au 16e bataillon de chasseurs à pied, Alidor Leceuche.

À 4 heures a lieu la revue. Le capitaine vient signer les pièces et s’en va, après avoir félicité Culine, Lannoy et Gibert à l’occasion de leur citation.

Vers 5 heures selon notre habitude nous nous dirigeons en bande chez La Plotte où nous passons deux heures agréables. Puis la soirée se passe avec la visite des agents de liaison du bataillon qui nous apprennent d’après une note qu’on doit s’attendre à partir d’un jour à l’autre.

Nous devons exécuter demain la dernière marche des cinq jours préconisée par le lieutenant-colonel Desplats. Départ comme ce matin, itinéraire renversé : Le Chemin, Passavant, Sénard, Charmontois.

Rogery va communiquer ceci au capitaine qui de nouveau met les mêmes ordres. Réellement nous lui sommes reconnaissants de nous faire trotter le moins possible.

La soirée se passe gaiement. Il faut profiter des derniers jours qui nous sont donnés. Vive la joie ! Au dessert nous buvons le champagne à la santé de nos glorieux amis cités à l’ordre du jour sur la proposition du capitaine Aubrun.

Mon lit me semble meilleur depuis que je songe au départ. Il est près de 11 heures quand je me couche.