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10 décembre

Les nuits sont excellentes dans l’abri bien clos, spacieux et élevé.

Je continue ma chanson car elle me tient au cœur.

Dans la matinée, je me rends près du capitaine Aubrun et lui en montre quelques fragments ainsi qu’aux lieutenants Péquin et Vals. Cela les met en gaieté et le capitaine me promet de la faire imprimer aussitôt finie pour la distribuer à la compagnie. Gauthier et Jombart arrivent vers 10 heures. Ils ont eux aussi fait une nuit excellente et la grasse matinée, car plus que fatigués par les promenades de ces derniers jours, ils n’en pouvaient plus. On fait un feu d’enfer afin de faire un repas chaud. Jombart d’ailleurs s’est procuré des tas de choses aux voitures de ravitaillement qui amélioreront l’ordinaire.

Nous mangeons de bon appétit et nous croyons revenus aux séances de La Harazée quand Carpentier de sa plus belle voix entonne une chansonnette, « Le petit loupiot ».

Le capitaine Sénéchal l’entendant l’appelle et l’envoie communiquer une note à son commandant de compagnie. On rit beaucoup.

La vermine recommence à nous prendre dans la chaleur de l’abri. Nous nous plaignons tous et chacun se gratte dans son coin, malheureux souvent, car on n’est pas une minute sans avoir une démangeaison. À tout instant, on surprend l’un d’entre nous presque complètement dévêtu et tuant les misérables animaux par douzaines, de toutes les formes et de toutes dimensions.

Dans l’après-midi dégoûté, je mets le linge que j’ai dans mon sac et jette le linge enlevé en plein bois. Il est rempli de bestioles : il y a quatre jours à peine que je l’ai sur le corps. C’est à en être malade.

Je vais communiquer un ordre le soir dans l’obscurité. Tout notre entourage est rempli de petites lumières qui scintillent, les bougies des nombreux gourbis occupés par la 6e : c’est un véritable village nègre. Heureusement que le bois est des plus touffus et l’ennemi éloigné sinon ce serait une cible magnifique.77-marne-1915-abris

Dans la soirée, après le repas chaud grâce à notre foyer, au cœur du feu, ce sont entre nous des causeries sans fin, quelques morceaux chantés en sourdine et même quelques pitreries qui font toujours rire. Nous ne pouvons nous imaginer que nous sommes en première ligne tant le secteur est différent des autres secteurs que nous avons pu précédemment.

Côte à côte sur les fougères, nous nous étendons avec consigne que celui d’entre nous qui se réveille la nuit mette du bois dans le feu. Nous nous endormons alors au milieu de grattages sans pareil, cause bestioles qui, heureuses d’être au chaud, remuent sans discontinuer.

7 décembre

Relève au bois de la Gruerie

90423614img-2120-jpgNuit excellente et réveil tardif.

Le temps est à la pluie. Cela nous désole car on sent bien que la relève* au bois est proche. Dans la matinée en effet, une note arrive fixant le départ à la tombée de la nuit. On se prépare donc tranquillement, tout en copiant de temps en temps une nouvelle note qu’on communique. Menneval remplace Courquin. Il attend sa nomination de sergent fourrier.

Je passe l’après-midi à composer ma chansonnette sur un air connu et je donne la primeur du premier couplet à mes braves camarades qui applaudissent à tour de bras.

Le voici, intitulé : Le 147e en Argonne

Depuis trois mois qu’on vadrouille en Argonne
Qu’est-ce qu’on y fait ? C’est ce que je vais vous conter
Car notre colon nous permet qu’on déconne
Un petit air que l’on pourra chanter
Quand on va traverser
Toutes les petites cités :

La Harazée    pan pan pan pan
Florent et son clocher         D°
Le pont de la Neuville         D°
Et bientôt Binarville            D°
Vienne-le-Château               D°
Saint-Thomas, son plateau D°
Placardelle, le Claon           D°
Moiremont et plus tard Servon.

Nous partons subitement vers 3 heures, le départ ayant été avancé. Il pleut un peu et cela ajoute à la mélancolie d’une relève. Nous suivons en groupe l’itinéraire connu et fastidieux de Florent à La Harazée, derrière le capitaine Sénéchal à cheval, suivi de Jacques tandis que le bataillon marche dans l’ordre fixé aux compagnies.

Après différentes pauses, le passage au parc d’artillerie, à la cote 211, à la Placardelle, à la cote de La Harazée où nous passons rapidement, nous arrivons dans La Harazée vers 5h30.

Nous entrons dans le jardin qui se trouve devant le château. Quelques obus arrivent dans le village. Nous faisons la pause entre les grands marronniers pendant que le bataillon stationne sur place. Les officiers avec le capitaine commandant rentrent dans le château et en ressortent quelques instants après. Je vois sur le seuil le colonel Rémond qui leur serre la main.harazee

Nous partons, suivons une route qui nous est inconnue, boueuse, plus que boueuse à flanc de coteau. La marche est lente et très pénible. Parfois la boue étant trop dense, nous sommes obligés de monter parmi les arbres auxquels nous nous accrochons et de marcher à flanc de côté. Heureusement que la pluie a cessé et qu’un léger, très léger clair de lune nous permet de voir à peu près où nous marchons.

Enfin nous sommes anéantis bientôt par la fatigue. Il faut suivre quand même.

Plus d’une heure après, suant sang et eau, nous arrivons à un petit carrefour où nous voyons quelques lumières. Une petite rivière barre la route. Il y a un pont de bois fait de quelques modestes planches. C’est tout un art de passer là-dessus par l’obscurité. Plusieurs l’apprennent à leurs dépens et roulent dans l’eau. C’est un bain douche inédit. On s’arrête, croyant être arrivés. On attend, car le capitaine Sénéchal a disparu comme par enchantement. Gallois est affolé.

Une demi-heure après, nous sommes rappelés par une voix connue, celle de notre chef qui nous dit de le suivre. Nous retraversons le pont et nous enfonçons à droite dans une espèce de ravin où nous avons de l’eau jusqu’à mi-jambe. Marche agréable s’il en est ! Jamais je n’ai vu cela et pourtant j’ai vu quelques coins peu enviables !

Le ravin passé, nous sommes sur un boyau adossé contre une colline très haute. On fait une courte pause.

Le capitaine nous rassemble à voix basse et dit qu’on doit monter là-haut en silence sans cigarettes. Il fait nuit noire et sans cela, nous serions vus de l’ennemi. Donc si une fusée monte, s’aplatir et ne pas bouger.

On monte donc. Quelle suée ! Le capitaine, comme nous, est à bout de souffle. On s’arrête tous les 25 m. Parfois on désespère de passer, tellement l’herbe est haute, les boqueteaux nombreux, la terre détrempée. On s’accroche partout, on tombe sur les genoux, il faut parfois ramper, car la crête est presqu’à pic.

Combien de temps ces 100 m d’ascension nous demandent-ils ? Beaucoup. Enfin nous arrivons au haut. Dans quel état ? Heureusement qu’il fait noir et qu’on ne se voit pas. Nous tombons sur un petit boyau qui nous amène bientôt à quelques abris éclairés. Le bois est des plus touffus.

Il commence à tomber quelques gouttes de pluie. Le capitaine nous quitte, disant de nous caser et de lui faire savoir quand chacune de nos compagnies arrivera : il va dans l’abri du chef de bataillon que nous relevons.

Celles-ci ont pris une autre route moins fatigante.

Nous sommes donc arrivés, ce n’est pas trop tôt. Se caser est facile à dire, tous les abris sont remplis de troupes.

Je rentre dans l’un d’eux et reçois l’ordre formel de sortir d’un officier que je reconnais : le lieutenant Ducroo du régiment qui se trouve là avec sa section. C’est donc du régiment qui est là, le premier bataillon, qui va au repos et que nous remplaçons.

Très peu flatté du cordial accueil reçu, je retrouve Carpentier qui me console et qui, flegmatique sous la pluie, mange une saucisse, assis sur un arbre abattu. Je ris malgré moi et fais la même chose que lui. Je crois que tous deux, nous sommes attachés l’un à l’autre pour l’existence.

La saucisse avalée et l’estomac calmé, nous cherchons de nouveau car la pluie continue et sommes assez heureux pour trouver un grand abri occupé par quelques téléphonistes qui nous donnent une place et déclarent qu’ils vont bientôt s’en aller. J’appelle Pignol qui se morfond sous la pluie.

Il peut être minuit quand j’entends la voix du capitaine Aubrun qui, furieux, sa lampe électrique en main, furète partout. Je l’amène à tâtons au capitaine Sénéchal et les laisse se débrouiller tous deux. Je rentre car il pleut toujours et je suis ruisselant d‘eau et de boue de la tête aux pieds. Il y a de quoi attraper une fluxion de poitrine mais je n’ai guère le temps de songer à une pareille bagatelle. Je rencontre Crespel et Caillez qui, au prix de mille difficultés, amènent un paquet de boue : leur bicyclette. Ils ont suivi le bataillon.

Les téléphonistes partent bientôt, nous laissant l’abri qui, heureusement, à certains endroits, empêche l’eau de filtrer. Nous avons alors tout loisir de nous admirer, boueux d’une couche épaisse de boue de la tête aux pieds. Carpentier en a même la figure recouverte car il a fait plusieurs chutes et me fait rire par ses remarques et les grimaces qu’il nous fait.

On ne peut se coucher ; on ne se réveillerait pas. Nous prenons donc le parti à cinq, Pignol, Crespel, Caillez, Carpentier et moi, de continuer le feu laissé par nos prédécesseurs et de passer la nuit à nous sécher. Nos autres amis sont dans des gourbis avoisinants.broquet_halte

Je n’ai pas le courage de m’informer où peut se trouver la compagnie. Je la trouverai toujours demain. Quant aux sacs et aux fusils, attendons le petit jour pour les retrouver.

Le feu nous cause des misères, car le bois est mouillé et nous nous usons les poumons à tour de rôle à souffler dessus.

 

 

 

 

 

 

3 décembre

Relève pour la cote 211

Allant voir le capitaine, je rentre par la route de La Harazée au Four de Paris. Sur la route, adossées contre le talus, je vois quelques Kanias[ou cagna]. Ce sont les cuistots de la compagnie qui font popote*. Je reconnais en particulier Lavoine qui m’offre un quart* de « jus ».

O désespoir ! Durant la nuit, des apaches certes que nous envoyons à tous les diables, ont enlevé le carreau, volet noir de notre chambre à coucher. Du coup, le soir à la lumière nous serons vus dans notre intérieur. Quel dommage de ne pouvoir pincer les coupables.

Nous apprenons bientôt par le capitaine Sénéchal que nous quittons ce soir. On ne sait encore si c’est pour aller au repos ou en ligne. Nous sommes tous persuadés que c’est pour aller se cogner. Courquin rentre bientôt et nous raconte ses misères dans la pluie, sous un gourbi* minable et me traite de veinard.

Quand surprise ! dans l’après-midi, des troupes de chasseurs viennent prendre nos emplacements et nous partons à la cote 211 prendre position nous-mêmes derrière la première ligne du Four de Paris.

Heureux sommes-nous ! La pluie commence à tomber, on n’y prête pas attention.

a2_avancee_dans_les_sous_bois_boueuxNous arrivons bientôt à la Placardelle, mouillés par la pluie persistante. Pas de pause, on continue directement par un chemin boueux où on enfonce jusqu’à mi-jambe.

Point de direction : la Seigneurie. Quelle route ! Je manque de m’enliser et après de multiples peines, réussis à monter le talus de la route afin de continuer à travers champs. Je suis le capitaine Sénéchal qui peste contre le mauvais, tandis que, à 100 m de nous, dans un désordre remarquable, suit la 5e compagnie, première relevée du bataillon.

Nous arrivons enfin aux portes de la Seigneurie. Ce n’est pas notre cantonnement* ; il est occupé par des batteries d’artillerie. Le capitaine Sénéchal, après avoir pesté de nouveau et s’être chamaillé un peu, se voit obligé d’abandonner l’espoir de s’abriter à la ferme.

Pendant ce temps les compagnies s’amènent par paquets et se faufilent dans le bois aux positions à occuper, que nous connaissons pour y avoir déjà séjourné.

La pluie a cessé. Nous suivons notre chef dans la brume du soir vers la lisière du bois. C’est une nouvelle chevauchée dans la boue. Nous sommes tellement malheureux qu’on ne peut s’empêcher d’en rire.

Nous arrivons à la lisière. Un petit pavillon de chasse s’y trouve. Le capitaine s’y installe, bientôt rejoint par le commandant de compagnie Aubrun, Claire, Régnier et Péquin.

Pendant ce temps, un * rempli de paille et bien fait s’offre à ma vue. Nous nous y installons à quelques-uns pendant que Gauthier, suivi de quelques autres, trouve plus loin un abri qu’il préfère aux nôtres.CP-Gourbi

On annonce que le ravitaillement se trouve cote 211. Les cuistots, commandés par les caporaux d’ordinaire, s’y rendent donc. Pour nous, heureux suis-je que ce n’est pas mon tour. Menneval s’appuie la corvée*. Il rentre à 9 heures, couvert de boue, s’étend aplati avec Gauthier, plusieurs fois au grand détriment des vivres.

Le sommeil ne tarde pas à nous gagner. Nous avons quand même la force de faire une partie de cartes avant de nous coucher.

 

1er décembre

Nous nous réveillons tard, fatigués par les libations copieuses de la veille. On se remémore encore les bêtises de la soirée et on promet de recommencer et d’organiser de véritables séances.

Je fais partie de la commission avec Carpentier qui a des talents de chanteur, un répertoire et une mimique appréciée de l’honorable public que nous sommes.

Nos agents de liaison* en second sont installés dans les abris que nous avons laissés. Ils font eux aussi popote* et se déclarent très satisfaits.

Dans la journée, je communique plusieurs fois au capitaine Aubrun qui est satisfait de son installation et fait avec moi de longues causeries car il s’ennuie.

Je vais avec Carpentier, qui ne me quitte plus, voir le village malgré les obus qui souvent sifflent au-dessus de nos têtes et viennent s’aplatir dans l’un ou l’autre coin. Le jour, le village est presque désert ; toutes les troupes sont réfugiées dans les bois voisins sur les pentes.

Les obus, d’ailleurs, ne sont pas très nombreux. Le village est lamentable, non pas qu’il soit démoli, mais parce qu’il est victime du pillage des troupes. Quelques maisons certes ont reçu des projectiles, mais la majeure partie est debout.La Harazée en ruines (Vienne-le-Château)

Dans quel état ? C’est impossible à décrire ; l’intérieur surtout est repoussant : paille, détritus, débris de toutes espèces jonchent le sol.

Toutes ces demeures sont autant de refuges de cuistots qui préparent la nuit les aliments qu’ils portent aux tranchées au petit jour. Le mobilier est détruit, chaises, armoires, plancher, bois des fenêtres, bois de lit, tout cela a servi à faire du feu. Je vois même un morceau de billard dont une partie a été coupée à la hache ; l’autre partie n’est pas appelée à survivre longtemps.

Les journées continuent à être pluvieuses. Les routes sont dans un état ignoble à cause du grand va-et-vient. Quant au chemin du bois, on y enfonce dans la boue parfois jusqu’à mi-jambe.

Le village cependant devait être coquet et pittoresque, entouré de bois et de crêtes qui le surplombent. La guerre a passé ! À présent, il a tout l’air d’un repère de bandits. L’église a reçu elle aussi quelques obus ; cependant le clocher est toujours debout. On n’y célèbre aucun office.chapelle 1914La_haraz_e_3

Nous n’avons d’ailleurs aucun aumônier, sinon un aumônier divisionnaire qui est à demeure à Florent, pas plus que nous n’avons de prêtres brancardiers. Nous sommes donc privés de tout office religieux et il faut attendre le repos de Florent pour voir une église.

Nous continuons à garder, à notre grande joie, notre position de réserve. Le soir, dans notre home, c’est donc une nouvelle séance de chansonnettes, alternées de lazzis et de pitreries, le tout arrosé d’eau-de-vie, de vin ou de café au choix. L’un d’entre nous a trouvé la répartie « Si nous faisions un petit tour au buffet ? » On rit, on se lève et on trinque à la santé du pays. La répartie vient souvent, acceptée chaque fois, trop souvent peut-être, car le pauvre Carpentier est bien fatigué.

 

23 novembre

Nuit à la cote 211 – Ferme de la Seigneurie

Nuit excellente, agrémentée cependant de quelques démangeaisons. On se lève au plus vite à 8 heures tandis que le courageux Gauthier est occupé à faire le café.

Les agents de liaison* en second sont heureux également dans leur coin. Ils nous sont d’un précieux concours pour copier les notes et les communiquer car les notes sont très nombreuses.

Je vais voir Louis qui a passé un bon séjour de tranchées* et ne m’apprend rien de particulier.

A la compagnie, le capitaine est installé avec le sous-lieutenant Vals. Le feu pétille. Les cuisiniers Chochois et Chopin rivalisent d’activité.

Dans une pièce de derrière, je trouve l’adjudant Culine, Lannoy, sergent major, les sergents Moreau et Gibert occupés à se nettoyer et faire popote.

Dans l’après-midi, je vais au PC du colonel toucher, avec une corvée, des chaussures et du linge. J’amène tout cela au sergent major qui va en faire la distribution et j’hérite d’une paire de chaussettes.

Le temps est au beau depuis midi. Notre popote* de liaison fonctionne bien. Nous renvoyons vers 2 heures de Juniac qui nous fait ses adieux : il est évacué pour fatigue mais assure revenir sous peu. Nous voici donc avec Gallois à notre tête. Cela marchera admirablement car nous sommes tous, au même titre, bons camarades. Le caporal fourrier* Jombart met la note gaie dans notre comité. Il connaît de plus la cuisine. Nous commençons à manger très bien. Un riz au chocolat clôture le repas et c’est le cas de dire que nous nous léchons les doigts. Nous avons de plus trouvé dans la maison assiette et verres. C’est une des très rares fois qu’il nous est donc donné d’avoir un table, des bancs et un couvert. C’est donc la plus franche gaieté parmi nous.

Le vaguemestre* nous apporte chaque jour des paquets de lettres pour nos compagnies. Nous en avons chacun pour une heure à les trier. Bon nombre de paquets arrivent également. Ce sont des cris de joie quand l’un d’entre nous en reçoit un.

CP-arriveecourrierLe village est évacué. Des bruits comme toujours courent qu’il y avait des espions. Le moulin à eau fait toujours entendre son cri lugubre.

Une autre surprise peu agréable est l’arrivée de quelques obus non loin du village. Cela enlève un peu de notre verve.

Nous recevons la visite de Bourguignat, un ami de Sedan, secrétaire du trésorier-payeur. Il vient nous faire signer comme témoins les actes de décès de camarades tombés que nous connaissons ou les certificats d’origine de blessures de blessés connus.

Vers 4 heures, je pars à la ferme de la Seigneurie, laissant Blanchet à la liaison. 5e et 6e compagnies prennent position de nuit à la cote 211. Le capitaine Aubrun s’installe à la ferme. Je passe la soirée à jouer aux cartes avec quatre brancardiers du bataillon, deux infirmiers ayant un poste de secours, Tessier et Wydown (?), dans une pièce de la ferme. J’hérite d’un lit de Steenvoorde (Nord) avec draps, la ferme venant à peine d’être évacuée. Un ami du pays.
Je passe une nuit excellente et reste à la Placardelle au petit jour.

Les compagnies ne tardent pas à rentrer également.

 

21 novembre

Relève des tranchées

Ce matin, allant chercher le compte rendu de la nuit, je vois au PC du capitaine un sergent, Peltier, chef de section des mitrailleuses. Il est blessé à la tête, mais reste : le capitaine le félicite, heureux, car deux de ses chefs de section manquent à l’appel. Gibert commande la section Huyghe. Je vois également le sergent Pellé qui se chauffe : il est gelé. Il est vrai que la température est basse. Les boches sont calmes, me dit-il. En effet, quand je communique, les balles sifflent moins.

Vers midi, nous apprenons que nous sommes relevés ce soir par le 120e.

courrier1Dans l’après-midi, le vaguemestre* m’apporte du courrier : lettre de René Parenty qui est au 8e territorial, cantonné à Crochte, village près de chez moi ; sa dame et sa fille sont à la maison et il a la joie de les voir ; il me parle de la vie de famille qu’il mène et cela me fait gros cœur malgré tout. Combien je donnerai pour une heure chez moi ! Je reçois également des nouvelles de ma mère, avec mandat toujours reçu avec joie et empoché avec hâte.

Aussitôt je réponds un simple mot avec mes vœux de sainte Catherine pour ma tante et de conservation pour le lieutenant Parenty.

Je communique l’ordre de relève au capitaine, ainsi que l’envoi de tous les cuisiniers à la Placardelle. C’est là que nous cantonnons de nouveau.

Vers 7 heures, je pars laissant Gallois avec le capitaine commandant le bataillon et les agents de liaison en second. Jombart, caporal fourrier de la 8e, Courquin et un sergent de la 7e m’accompagnent ainsi que Gauthier, notre cuisinier toujours précieux comme guide dans le bois et qui connaît la route à fond. Je suis chargé de faire le cantonnement*. Nous passons à la Harazée par un beau clair de lune. J’y prends au passage pas mal de cuisiniers qui m’attendent.

Il est 9 heures quand nous arrivons à la Placardelle, but de l’étape. Je vois l’officier du régiment qui, après quelques tergiversations, me donne le cantonnement de la dernière fois en me rognant toutefois quelques maisons, particulièrement notre maison de la liaison.

Le cantonnement est donc rapidement réparti entre les compagnies.

Pour la 5e compagnie, je loge la troupe comme la première fois. Le village est évacué depuis quelques jours. Quelques maisons sont démolies : le village a donc reçu des obus. C’est ce que j’avais prédit. Je trouve des hommes de fractions isolées un peu partout. Rien à craindre. Ils partiront rapidement avec un foudre de guerre comme le capitaine Aubrun.

Dans le logis de mes officiers, je trouve des hommes du 120e en train de veiller un capitaine défunt. Le corps sera enlevé la nuit. La maison est dans le plus grand désordre. J’abandonne donc le projet d’un logement ici.

Je vais donc voir la demeure ou plutôt le refuge lors de la première arrivée. Les habitants ont disparu. La maison est donc entièrement à moi avec ses quatre pièces. J’y installe les cuisiniers du capitaine. Ceux-ci nettoient à la lueur de bougies. Il y a deux fauteuils, deux lits avec sommier, une table en chêne, un buffet, quelques chaises. C’est tout ce qu’il faut pour faire une pièce convenable.

Je rencontre Jombart tandis que les cuisiniers touchent les vivres aux voitures qui sont arrivées. Il a trouvé une maison pour nous.Lieu:Saint Crepin aux Bois - Description:GUERRE 1914-15 - OFFEMO Elle se compose d’une seule vaste pièce avec lit au fond, foyer, commode, buffet, table et quelques chaises. Le tout doit être nettoyé mais Gauthier a déjà un balai en main et procède à l’installation.

Derrière, par une porte vitrée, on accède à une petite cuisine. C’est là que nous logerons nos agents de liaison en second.

Et voilà ! Le feu pétille. Il peut être minuit. Attendons l’arrivée du bataillon.


 

19 novembre

Au petit jour, nous entendons une fusillade assez nourrie, suivie d’explosions nombreuses. Je cours au PC du capitaine Aubrun. Celui-ci est sur les dents, prêt à toute éventualité tandis que le 272e se tient à la disposition du capitaine commandant le bataillon.

On rend compte au capitaine de la 5e compagnie que c’est l’ennemi qui, voyant les carrés grillagés protégeant la tranchée, a dirigé un feu nourri tandis qu’il envoyait quantité de bombes sur ce pauvre rideau de protection qui n’a eu aucune vertu et est en miettes.

On déplore quelques blessés et un tué dont j’apprends le nom avec douleur : Georges Huyghe [1], un grand ami du pays, sergent-chef de section, tué au créneau en faisant le coup de feu avec ses hommes. Le sergent Collin, chef de section, est blessé également. Le capitaine est désemparé. Deux de ses chefs de section partent. Devant moi, il pleure et c’est un spectacle navrant.

Je rentre au PC du bataillon rendre compte au capitaine Sénéchal et retourne au PC de la compagnie où doit arriver le corps du héros. Celui-ci arrive tandis que les brancardiers sont déjà là. Nous recueillons ses papiers, le sergent major et moi, son portefeuille, son porte-monnaie, et adressons un au revoir à la dépouille dont la balle ennemie a ouvert le crâne.

Delporte me console car c’est un nouveau deuil pour mon cœur d’ami. Je passe mon après-midi sans goût et j’écris aux parents du malheureux camarade tombé ! Le vaguemestre* arrive sur ces entrefaites. Je reçois un mot des miens ainsi que de René Parenty, lieutenant, de mes meilleures relations. Cela me remonte un peu. Blanchet assure entièrement le service de liaison.

Vers le soir, une petite fusillade éclate et le 272e prend aussitôt position. Ce n’est qu’une fausse alerte. Le temps se maintient toujours beau, sec. Il gèle à pierre fendre, la clarté de la lune donne l’illusion qu’il fait jour.


[1] Georges Huyghe : Il s’agit de Georges Gaston HUYGHE, voir ci-dessous la fiche Mémoire des Hommes.

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