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[2] Cantonnement : Désigne à la fois le lieu où sont stationnés les troupes hors des lignes, et la situation de celles-ci. En ce sens, c’est un synonyme partiel de « repos ». Les cantonnements sont le plus souvent des villages légèrement en arrière du front ; ils peuvent aussi être provisoires et faits de tentes ou de baraques Adrian. Le verbe « cantonner » désigne le fait d’être ou de s’installer au cantonnement.

23 août

Nous partons à 2 heures. Beaucoup n’ont pas dormi. On dit qu’il faut se presser. Peu ou pas de pause. Quelques-uns ronchonnent, trouvant que c’est exagéré. Il y a des retardataires, des traînards. On s’arrête enfin au passage d’un général de brigade qui fait faire une pause d’une demi-heure. Tout le monde dort aussitôt.

À 8 heures du matin, nous débouchons sur une place plantée d’arbres où sont rassemblés un grand nombre de caissons d’artillerie attelés. C’est Gérouville.
CP-Gerouville230814On dépasse le village et prend position à l’ouest, dans des champs de pommes de terre.

Aussitôt ordre d’allumer des feux. On fait cuire des pommes de terre. Le caporal d’ordinaire* trouve au village du café et du vin ; pas d’autres choses. Le repas est délicieux ; jamais je n’ai mangé de meilleur appétit.

Il fait beau soleil. Tout le monde dort. À midi, nous changeons de position. On dit que des uhlans* sont signalés. Dissimulés au ras d’une crête, on reste en position d’attente jusque 14 heures.

Nous rentrons dans le village et formons les faisceaux* sur la place. On en profite pour envahir les boutiques. Il n’y a plus rien.

havresacIl est 15 heures quand nous mettons sac au dos. Quelques-uns ont jeté leur sac ; ils doivent ne plus savoir le porter. [Lire encadré]

Nous arrivons peu de temps après dans un bois, au nord du village.

Les voitures de ravitaillement se trouvent à la lisière de ce bois. C’est un cri de joie.

On fait une forte halte. Puis, les outils à la main, fusil à l’épaule, chaque bataillon part à un emplacement choisi faire des tranchées* qui seront occupées la nuit par des avant-postes. Les cuisiniers restent pour toucher et préparer les vivres.

On rentre à 18 heures. Il fait encore grand jour. On mange d’excellent appétit. Un aéroplane* ennemi passe au-dessus de nous à une faible hauteur. Tout le monde tire, mais personne ne l’atteint.Gallica-tirAvion
On croit reposer dans le bois. La soupe mangée, on repart et, par une route presque impraticable, on arrive dans un village qu’on dit Margny.

Bellefontaine-carteEMIl est 21 heures. Le cantonnement* est rapidement fait et chacun se couche dans les granges, heureux d’avoir un peu de paille.

À 22 heures, le caporal d’ordinaire annonce que les voitures de ravitaillement sont là et appelle des hommes de corvée*. Personne ne bouge : tout le monde est exténué.

Une heure après, alerte : sac au dos. On quitte. Je vois le caporal d’ordinaire affolé de devoir abandonner ses denrées et de n’avoir pas eu une minute de sommeil.

Il fait nuit noire, on bute, car on marche en somnolent. À la pause, tout le monde se couche et dort. Au moment de repartir, il faut réveiller les hommes à coups de pied.

21 août 1914 – Chapitre II Belgique

À 2 heures du matin, debout. Les cuisiniers ont vite fait le café, en route !

Nous passons à Irè-le-Sec où nous défilons au port d’armes devant notre général de division, Robien.

                      

On s’arrête une heure. Commence un semblant de cantonnement*. Contre-ordre, nous repartons. On en a profité pour se restaurer un peu : quoique le village ait peu de ressources et ait déjà eu des troupes.

Le régiment file vers Montmédy. À 10 heures, nous sommes arrêtés sur la place de la ville, Montmédy haut. Une boulangerie pâtisserie est ouverte : en cinq minutes, tout est acheté. Les moins favorisés, arrivés après l’assaut, vont dans les maisons particulières ; beaucoup reviennent avec du pain, des fruits ou un pot de confiture. La population est très sympathique. Après la pause, en avant !

À midi, grande halte dans un pré. Nous sommes tout près de la frontière belge.

Soudain une auto arrive ; en sort le père de Blum, un de nos amis. Il voit son fils cinq minutes ; celui-ci nous amène quantité de bonnes choses. L’auto repart. Pendant le repas, nous voyons des troupes défiler devant nous, artillerie, infanterie, chasseurs à pied. Nous voyons les 75 de Mangiennes ; on les avait déjà dépassés en chemin ; avec leurs inscriptions « le vengeur » « crache la mort ! ». On acclame les artilleurs. Tout cela nous donne toute confiance dans le succès.

Nous filons vers la frontière belge. Au passage du poteau, on présente les armes, enthousiastes et bien décidés.Gallica-Infant-frontiereLe campement nous devance bientôt ; nous venons de faire près de 25 km ; on apprend la chose avec satisfaction.

carteVirton

Extrait de la carte d’état major de Longwy.

À 15 heures, nous arrivons à Villers-la-Loue, premier village belge. Le cantonnement* y est fait. On se place, mais défense formelle de se déséquiper et d’allumer du feu.

De plus, ne pas stationner dans les rues ! Nous voyons des chasseurs à cheval avec leurs officiers qui rentrent de reconnaissance. Ils ne nous apprennent rien de nouveau, mais on sent qu’on approche de l’ennemi. À la sortie du village, par une route à gauche de l’église, dans la direction de l’ennemi, on aperçoit une crête située à 5 km.

À 4 heures de l’après-midi, un orage violent éclate, suivi d’une pluie torrentielle. On se réfugie dans les maisons. Je réussis à acheter un bol de lait et deux œufs. Du tabac, il n’y en a plus. Les gens sont harcelés par la troupe, ils n’ont plus rien.

À 18 heures, arrivent les voitures de ravitaillement. On commence les distributions. Il faut se presser, on va repartir.

À 19 heures, à la nuit, on quitte Villers-la-Loue. La pluie a cessé, heureusement. Beaucoup de vivres n’ont pu être distribués et sont abandonnés.

Carte postale Villers la Loue

Carte postale Villers la Loue

On ne sait où on va. On reçoit l’ordre en route de mettre baïonnette au canon D’abord, la marche est rapide et beaucoup de fractions, n’ayant de liaison établie, ont peine à suivre. Ensuite, ce sont sans cesse des haltes, des heurts et des à-coups.

Enfin vers 11 heures du soir, le 2e bataillon arrive dans un autre village. Tout est calme. Quant à nous, le plus grand silence ; on se couche dans les rues, aux écoutes.

Notre section, la section Pougin de la Maisonneuve, prend la garde à une issue, deux hommes et un gradé.

On frappe à une maison qui s’ouvre : un homme et deux femmes, dont une jeune fille, nous ouvrent deux granges. On s’étend, le fusil entre les mains. Le civil nous offre quelques tartines beurrées. On les mange affamés ; nous n’avions rien dans notre musette. Le lieutenant entre dans l’habitation et demande un siège. Nous devons rester en éveil autant que possible, prêts à bondir en cas d’alerte. Le civil nous dit que nous sommes à Robelmont et que depuis trois jours des uhlans* viennent faire boire leurs chevaux dans une mare située en face de la maison. Ils remontent ensuite non loin, dans un bois surplombant le village.

CPRobelmont14

Carte postale Robelmont

Harassés nous dormons. Nous avons eu un programme fourni ce jour.

17 août

Remoiville

Réveil à 4 heures. Cette fois c’est le départ fixé pour 6 heures, direction inconnue.

Le 117e d’infanterie* arrive et défile dans le village avant notre départ. C’est lui, dit-on, qui nous remplace ici.

Gallica-Infant-traverseeNous partons, regrettés et salués par bon nombre d’habitants déjà debout.
Nous filons un peu en arrière sur Remoiville. C’est un village un peu moins grand que Marville qui est situé à 7 km au nord dans la direction de Montmédy.

Extrait de la carte d’État-major – Source : Géoportail

On y arrive vers 10 heures. Le régiment s’y installe. C’est notre cantonnement*, pour combien ? On l’ignore.

La population nous reçoit bien. Le ravitaillement arrive et les cuisiniers font leur besogne. Peu de ressources. La population est pauvre. C’est à peine si les officiers ont un lit. Je trouve un coin de grange et du foin. J’y couche avec les conducteurs de la voiture de compagnie, en particulier Delacensellerie qui me soigne mon coin.

 

16 août

Départ à 3 heures, tout le monde sans exception. On croit que c’est le départ définitif. Chaque compagnie prend sa position dans les tranchées* faites les premiers jours.

Gallica-Tranchée4On attend toute la journée sur la défensive par un beau soleil. Rien à signaler. On rentre le soir au cantonnement*. On y rencontre de nouveaux régiments de cavalerie et d’artillerie.

Je reçois, à la rentrée du vaguemestre*, une lettre de chez moi datée du 4.
Grande joie.

 


11 août

Mangiennes

Vers midi, de la position qu’occupe chaque jour le régiment, la suite du colonel, qui se trouve à la lisière du bois, voit devant elle, en pleine campagne, dans la direction de Ham-les-Saint-Jean et Mangiennes, un fort rassemblement de cavalerie et quelques 75 qui se mettent rapidement en batterie [1].
Vers 14 heures, les 75 se mettent à cracher ; la cavalerie s’ébranle et disparaît derrière un mamelon.canon75Action
Je porte le ravitaillement aux avant-postes à Othe. La voiture de monsieur Gaillot n’étant pas disponible, le fils de monsieur Royer nous conduit, nos hommes de corvée* et moi, avec son chariot. Madame, au passage, nous donne une bouteille de vin qui est bien reçue.

Le soir, à mon retour du ravitaillement, je retrouve le régiment rentré au cantonnement*. On voit ensuite, sur une voiture d’ambulancier, quelques dragons* blessés et quelques tués. On les descend à l’école des sœurs.
Que s’est-il passé ?
L’échauffourée [2] s’est passée à Mangiennes où une division de cavalerie ennemie s’avançait vers nous.

Huszards allemands en reconnaissance.

Hussards allemands en reconnaissance.

Elle fut repoussée avec de lourdes pertes. On a fait appel au 91e d’infanterie* qui s’est distingué.

Défense formelle à partir d’aujourd’hui de coucher en dehors de son cantonnement de compagnie. Je continue quand même à coucher chez monsieur Royer.



[1] Batterie : Ensemble coordonné de canons, faisant partie d’un régiment d’artillerie.

canon75Batterie

[2] Échauffourée : Petit combat isolé.

02 août – Marville

Mobilisation (voir topo Tome I)affMobilis

Dimanche. La mobilisation [1] est donc sonnée.

Pas de travaux aujourd’hui. C’est le repos au cantonnement [2]. Hier tout le monde s’est installé et a travaillé à l’aménagement.

Chacun se rend devant l’affiche apposée à la porte de la mairie.
CP-MobilisationLectOn s’échange ses im­pressions. C’est la guerre, de l’avis de beaucoup. Quelques-uns croient à un simple exercice ou à une démonstration ; on ne les écoute pas, on les traite même de poltrons [3]. Vraiment, le cantonnement* est agréable. La vie du troupier en campagne plait. Le ravitaillement se fait très bien. La viande et les vivres sont distribués l’après-midi. Il est assez pittoresque de voir les caporaux d’ordinaire [4] se démener avec leurs hommes de corvée*, qui armé de sacs, qui d’une brouette, un autre d’une petite voiturette.

Chaque escouade [5] a son cuisinier. Ceux-ci, à un endroit fixé par compagnie, font la popote, entrent chez l’habitant sympathique, lui empruntent quelque chose qu’ils oublient de rapporter. D’où quelques petites discussions !
C’est l’heure de la soupe ! Chacun prend sa gamelle ; on mange en plein air ; le rata [6] est excellent ; on boit du vin, ce qu’on ne touche pas au quartier ; le café, le « jus », est fameux.

Les habitants paraissent contents. Le village a de l’animation. Les troupiers sont disciplinés, pleins de santé, un peu bluffeurs : « Ah ! Les boches ! On les aura ! ». Chacun a confiance.

Non seulement les officiers, les sous-officiers ont facilement trouvé un lit. Et le soir, après l’appel, c’est un bout de conversation avec l’hôte aimable : on parle de la guerre, des chances de succès, persuadés que tout ira facilement et que le Rhin franchi, c’est l’Alsace libérée et la paix… en mars comme en 70 [7]. Les hommes ont de la paille à volonté, une vaste grange bien close. Il y fait chaud. On est au mois d’août d’ailleurs.

Plan Émile Lobbedey

Plan de Marville par Émile Lobbedey (ici réorienté vers le Nord)

Source : J.M.O. [4] du 147e régiment d'infanterie (26 N 695/10 - J.M.O. 1er août-15 octobre 1914) http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr

Source : J.M.O. [8] du 147e régiment d’infanterie [9] (26 N 695/10 – J.M.O. 1er août-15 octobre 1914)
http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr

Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

Près de Marville, se trouve un village qui y touche : Saint-Jean. Le 3e bataillon y est installé. J’y vois les frères Lotthé de Bailleul.

 


[1] Mobilisation : Mise sur pied de guerre des forces militaires d’un pays par le rappel dans les armées de tous ceux qui sont désignés pour y servir en temps de paix.

[2] Cantonnement : Désigne à la fois le lieu où sont stationnés les troupes hors des lignes, et la situation de celles-ci. En ce sens, c’est un synonyme partiel de « repos ». Les cantonnements sont le plus souvent des villages légèrement en arrière du front ; ils peuvent aussi être provisoires et faits de tentes ou de baraques Adrian. Le verbe « cantonner » désigne le fait d’être ou de s’installer au cantonnement.

[3] Poltron : Qui manque de courage, qui agit avec lâcheté.

[4] Ordinaire : Cantine militaire où les soldats prennent leurs repas.

[5] Escouade : Autrefois, petit groupe de soldats commandé par un gradé.

[6] Rata : Initialement, abréviation de ratatouille ; désigne dans l’argot des combattants un ragoût de pommes de terre ou de haricots, ou plus généralement un ragoût quelconque.

[7] Texte peu compréhensible. Lire les commentaires (ci-dessous) pour une interprétation possible.

[8]  J.M.O. : Journal des et opérations des corps de troupe.

[9] Infanterie : C’est l’ensemble des unités militaires devant combattre à pied, le soldat étant appelé fantassin.

 


Revue de presse du 2 août 1914.
Au lendemain de l’appel à la mobilisation générale, qu’écrivaient les journaux de l’époque ?
-> Lire l’article de LIBÉRATION du 02 août 2014