Archives de l’auteur : Éric MALVACHE

06 août

Ce soir à la rentrée, le renfort arrive. On reconnaît du monde. Poignées de main. Je vois le sous-lieutenant de réserve Stevenin que je connus aux manœuvres de l’année dernière ; Pêcheur, parent du colonel, nommé adjudant de bataillon de réserve au 2e bataillon.
Quelques réservistes sourient ; beaucoup ne peuvent cacher un air de mélancolie.
Les lettres n’arrivent pas depuis notre séjour ici.
On écrit chez soi en se demandant si cela parviendra.
Seuls les sedanais ont des nouvelles car une auto conduite par un particulier vient chaque jour de Sedan à Marville dans ce but.

Ce soir, à la rentrée, on rencontre des chasseurs à cheval rentrant de reconnaissance. L’un d’eux tient en laisse un cheval allemand dont le cavalier a été tué ; un autre brandit une lance d’uhlan [1]. Un brigadier raconte la frousse qui prend les cavaliers boches à leur vue. On rit. On se promet de magnifiques trophées.


[1] Uhlan : Cavalier allemand armé d’une lance.

060814Mounted-Uhlan

05 août

Aujourd’hui, dans la soirée, passage de dragons [1], le 24e.
dragons_francaisOn dit qu’ils viennent de Rennes. On les admire, échangeant avec eux des gestes qui en disent long.

On est fait à l’idée de la guerre. Chaque jour, même heure de départ, de ravitaillement, de rentrée. Soupe à 5 heures : chacun mange de bon appétit.

Il semble qu’on ne quittera pas le village de sitôt. Demain doit arriver le renfort du régiment formé par les classes de réserve de l’armée active avec leurs officiers. On installe une popote [2] de sous-officiers.

Chaque soir, je me retrouve dans la famille Royer qui me reçoit comme un ami, m’offre une tasse de café. Nous parlons de la guerre, des nouvelles qui circulent, etc… La famille se compose du père, de la mère, de deux jeunes filles et d’un fils de 18 ans. Je suis là avec le sergent vaguemestre [3], Prestat [4], leur cousin.

 


[1] Dragon : Soldat se déplaçant à cheval mais combattant, en principe, à pied (infanterie montée)

[2] Popote : Dans l’argot des combattants, désigne à la fois la cuisine roulante, et le fait de cuisiner. Par extension, la popote est la réunion des personnes qui mangent en commun.Gallica-Vaguemestre

[3] Vaguemestre : Militaire chargé de la distribution du courrier aux armées. Son arrivée est espérée et guettée par les combattants qui attendent les lettres et colis constituant leur lien avec l’arrière.

[4] Prestat : Plus d’informations sur le Blog du 147e RI : http://147ri.canalblog.com/archives/2015/12/23/33093572.html

04 août

Déclaration de guerre

Aujourd’hui mêmes travaux qu’hier. Tout le régiment continue la mise en état de défense des alentours du village. Devant nous, à 10 km, nous voyons le drapeau belge flotter sur un village. Le village est Torgny.
On dit qu’une quantité énorme d’artillerie [1] se trouve un peu derrière nous. On parle du 75 qu’on dit terrible.
canon75A la soupe, rassemblement de la compagnie sur l’emplacement du travail. Le capitaine, un peu ému, annonce que l’Allemagne nous a déclaré la guerre. Chacun fera son devoir et l’officier compte sur sa troupe.
On s’y attendait, on était convaincu que la guerre éclaterait ; pourtant chacun est un peu rêveur.
Dix minutes après, il n’y paraît plus, c’est l’enthousiasme le plus complet. On travaille d’arrache-pied. Le lieutenant Pougin de la Maisonneuve fait promettre à sa section* de ne pas le faire raser tant qu’on n’aura pas mis le pied en Allemagne et tant que l’Alsace-Lorraine n’aura pas été complétement libérée.
Le soir, je suis nommé caporal fourrier [2].


[1] Artillerie : ensemble des armes collectives ou lourdes servant à envoyer, à grande distance, sur l’ennemi ou sur ses positions et ses équipements, divers projectiles de gros calibre : obus, boulet, roquette, missile

[2] Fourrier : Officier ou sous-officier chargé de l’intendance : distribuer les vivres, pourvoir au logement des militaires.

03 août

Ce matin, réveil à 4 heures. Départ sans sac. Le caporal d’ordinaire [1] et les cuisiniers restent ; ils apporteront la soupe du matin.
C’est donc qu’on rentre ce soir. Tant mieux ! On se trouve si bien ici. Nous filons par la route de Montmédy. On arrive sur une crête après avoir dépassé quelques-uns qui déjà font des tranchées face à l’est : le Luxembourg. Travail en plein soleil. On se met en manches de chemise. Bientôt la crête n’est qu’un vaste chantier. On creuse une tranchée [2] modèle, on chante, on sifflote.

Soldats d'infanterie creusant des tranchées

Soldats d’infanterie creusant des tranchées [2] – 1914

Vraiment, le champ de tir est merveilleux : on verra l’ennemi arriver de loin.
La soupe, excellent ! Travailler donne de l’appétit !


[1] Ordinaire : Cantine militaire où les soldats prennent leurs repas.

[2] Tranchée : Fossé, creusé à proximité des lignes ennemies, permettant la circulation des troupes et le tir à couvert.

02 août – Marville

Mobilisation (voir topo Tome I)affMobilis

Dimanche. La mobilisation [1] est donc sonnée.

Pas de travaux aujourd’hui. C’est le repos au cantonnement [2]. Hier tout le monde s’est installé et a travaillé à l’aménagement.

Chacun se rend devant l’affiche apposée à la porte de la mairie.
CP-MobilisationLectOn s’échange ses im­pressions. C’est la guerre, de l’avis de beaucoup. Quelques-uns croient à un simple exercice ou à une démonstration ; on ne les écoute pas, on les traite même de poltrons [3]. Vraiment, le cantonnement* est agréable. La vie du troupier en campagne plait. Le ravitaillement se fait très bien. La viande et les vivres sont distribués l’après-midi. Il est assez pittoresque de voir les caporaux d’ordinaire [4] se démener avec leurs hommes de corvée*, qui armé de sacs, qui d’une brouette, un autre d’une petite voiturette.

Chaque escouade [5] a son cuisinier. Ceux-ci, à un endroit fixé par compagnie, font la popote, entrent chez l’habitant sympathique, lui empruntent quelque chose qu’ils oublient de rapporter. D’où quelques petites discussions !
C’est l’heure de la soupe ! Chacun prend sa gamelle ; on mange en plein air ; le rata [6] est excellent ; on boit du vin, ce qu’on ne touche pas au quartier ; le café, le « jus », est fameux.

Les habitants paraissent contents. Le village a de l’animation. Les troupiers sont disciplinés, pleins de santé, un peu bluffeurs : « Ah ! Les boches ! On les aura ! ». Chacun a confiance.

Non seulement les officiers, les sous-officiers ont facilement trouvé un lit. Et le soir, après l’appel, c’est un bout de conversation avec l’hôte aimable : on parle de la guerre, des chances de succès, persuadés que tout ira facilement et que le Rhin franchi, c’est l’Alsace libérée et la paix… en mars comme en 70 [7]. Les hommes ont de la paille à volonté, une vaste grange bien close. Il y fait chaud. On est au mois d’août d’ailleurs.

Plan Émile Lobbedey

Plan de Marville par Émile Lobbedey (ici réorienté vers le Nord)

Source : J.M.O. [4] du 147e régiment d'infanterie (26 N 695/10 - J.M.O. 1er août-15 octobre 1914) http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr

Source : J.M.O. [8] du 147e régiment d’infanterie [9] (26 N 695/10 – J.M.O. 1er août-15 octobre 1914)
http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr

Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

Près de Marville, se trouve un village qui y touche : Saint-Jean. Le 3e bataillon y est installé. J’y vois les frères Lotthé de Bailleul.

 


[1] Mobilisation : Mise sur pied de guerre des forces militaires d’un pays par le rappel dans les armées de tous ceux qui sont désignés pour y servir en temps de paix.

[2] Cantonnement : Désigne à la fois le lieu où sont stationnés les troupes hors des lignes, et la situation de celles-ci. En ce sens, c’est un synonyme partiel de « repos ». Les cantonnements sont le plus souvent des villages légèrement en arrière du front ; ils peuvent aussi être provisoires et faits de tentes ou de baraques Adrian. Le verbe « cantonner » désigne le fait d’être ou de s’installer au cantonnement.

[3] Poltron : Qui manque de courage, qui agit avec lâcheté.

[4] Ordinaire : Cantine militaire où les soldats prennent leurs repas.

[5] Escouade : Autrefois, petit groupe de soldats commandé par un gradé.

[6] Rata : Initialement, abréviation de ratatouille ; désigne dans l’argot des combattants un ragoût de pommes de terre ou de haricots, ou plus généralement un ragoût quelconque.

[7] Texte peu compréhensible. Lire les commentaires (ci-dessous) pour une interprétation possible.

[8]  J.M.O. : Journal des et opérations des corps de troupe.

[9] Infanterie : C’est l’ensemble des unités militaires devant combattre à pied, le soldat étant appelé fantassin.

 


Revue de presse du 2 août 1914.
Au lendemain de l’appel à la mobilisation générale, qu’écrivaient les journaux de l’époque ?
-> Lire l’article de LIBÉRATION du 02 août 2014

1er août 1914

Alerte. Il est 4 heures. Embarquement à 7 heures. Cette fois nous partons.
Au départ, dans la cour du quartier, le colonel Rémond embrasse devant tous le capitaine Bompart, camarade de promotion. Celui-ci passe au 347e qui va se former aussitôt la mobilisation. Nous laissons également de nos amis, les sergents Poncelet, Arnould, Nicolas, l’adjudant Barraud, le sergent Hudet, etc…, le sergent Roliyer.
Musique en tête, le régiment défile.60a---poilus
On fait une longue pause avant d’entrer en gare. Bon nombre de sedanais nous serrent la main en nous souhaitant bonne chance.
Vive la France !
CP-MobilisationStenay ! Dun-sur-Meuse ! Le train stoppe. Tout le monde en bas.
Le soleil nous sourit. Halte dans un pré. On mange ses vivres de débarquement.
La route sera longue. Qu’importe, en route ! 32 km , cela ne fait pas peur à des gaillards de l’Est comme nous.
Le campement nous devance bientôt. On fait une longue pause non loin d’un bois. Il fait une chaleur étouffante. Nous avons traversé Murvaux ; les habitants nous donnent de l’eau et des seaux sont disposés le long de leurs demeures. Je fais route causant avec le lieutenant Pougin de la Maisonneuve qui est enthousiaste.
Vers 5 heures, nous passons à Louppy où nous traversons une petite rivière, le Theute. Vers le soir, nous passons à Jametz après avoir pris pas mal de petites routes secondaires.
Il est 7 heures du soir ; nuit noire ; voici Marville.
La population est levée ; le plus grand enthousiasme règne. C’est le cas de le dire que « chaque habitant prend son soldat ».
Je loge chez monsieur Royer, négociant. Famille des plus aimables !
Le capitaine est logé chez le beau-frère du capitaine Bompart passé au 347e.
Ma section [1] est logée dans l’école des filles.

Plan02-08-14


[1] Section : La section est la subdivision de la compagnie et comprend environ 65 hommes. Elle est généralement commandée par un sous-lieutenant.


Voir en vidéo : La mobilisation en France
(Extrait du journal télévisé de France 2, daté du 1er août 2014)