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25 décembre

Dans un cagna (Meuse)Il est 2 heures du matin quand nous nous étendons sur un peu de paille, la portion la plus propre de celle que nous avons trouvée ce matin et que nous avons gardée. La tête sur le sac, le passe-montagne sur la tête, un cache-nez au cou, des gants aux mains, enroulés dans 2 couvertures, allongés côte à côte sur des toiles de tente posées sur la paille, nous ne tardons pas à nous endormir tandis que le feu se consume. Je revois la messe de minuit des Noëls heureux, le chœur constelle de milliers de bougies qui sont autant d’étoiles, le petit Jésus si doux, si gentil, si pur dans sa crèche, les bergers, la vache qui semble réchauffer pieusement le petit corps si frêle ; j’entends les chants si émotionnants « Il est né le divin enfant », le « minuit chrétien » chanté d’une voix mâle, vrai chant de gloire, appel à l’univers, « peuple, debout ! »

Je mange la coquille de Noël, j’embrasse le visage aimé et souriant de ma mère, on se félicite, on se souhaite de nombreux Noëls en famille, on se complimente, tous les visages rayonnent de la joie chrétienne. Je me réveille : c’est Noël, il est né, le rédempteur.

Triste réveil ! Le gourbi* froid, des ronflements qui me rappellent vite à la réalité. Quelqu’un me secoue, une bougie à la main, c’est mon agent de liaison Pignol. Une note est à communiquer à la 5e compagnie ; le capitaine Sénéchal demande que j’y aille personnellement. Je me lève et part dans la nuit noire me guidant selon mon habitude par points de repère. Il est 4 heures du matin.

Charles

Portrait de Charles Gabriel. Avec l’aimable autorisation d’Hélène Guillon sa petite nièce.

Le capitaine repose, je le réveille. Aussitôt il pousse une dithyrambe sur les artilleurs et me raconte la triste chose : une rafale de 75 trop court est tombée dans nos lignes.

Nous déplorons la perte de 5 tués dont le sergent Gabriel [1], un de mes amis. 6 blessés doivent être enlevés par les brancardiers : c’est la réponse du capitaine Sénéchal à sa note que j’apporte ; les brancardiers vont arriver.

Triste Noël et triste idée de l’artillerie de fêter le réveillon en tuant des nôtres. L’idée du capitaine est qu’ils avaient bu ; des enquêtes seront faites mais à quel résultat presque nul, aboutiront-elles ? Cela ne rendra pas l’existence aux malheureuses victimes.

Je rentre à mon abri ou bien attristé par la mort de mon ami Gabriel je me recouche et reprends le somme interrompu.

Au jour vers 8 heures nous voyons arriver en tenue de simple soldat le commandant Desplats, petit, rapide, un bâton à la main. Il s’arrête, demande d’un ton sec ce que nous faisons là et repars aussitôt de la même marche rapide et saccadée. Un instant il s’arrête au PC Sénéchal : il faut le conduire à la 5e compagnie. Vivement je m’élance. Nous partons. Avec nous se trouve le lieutenant-colonel du 120e qui vient de passer la succession à notre chef. Rencontrant les cadavres du 120e à l’entrée du boyau, on se découvre tous trois et on commence rapidement l’ascension. Nous trouvons le capitaine Aubrun qui hume l’air dans son boyau. J’attends une demi-heure à la porte de l’abri. Puis nous rentrons. Le commandant Desplats glisse et descend rapidement le boyau sur le dos : j’ai toutes les peines du monde à ne pas rire. Arrivé au bas de la cote, pour comme bien on pense, il se ramasse simplement sans mot dire. Nous voici au PC Sénéchal ; mon rôle est terminé.

Périscope de tranchées en 1ere ligne [soldat utilisant l'appareil] : [photographie de presse] / [Agence Rol] - 1À 10 heures, nouvelle séance. Les 2 officiers reviennent ; je repars avec eux. Nous trouvons le capitaine Aubrun et filons plus haut dans les tranchées de la compagnie ou je vois le lieutenant Vals, Gibert, Pellé, Cattelot, sergents, à qui je dis Bonjour. Ce dernier [Vals] à un périscope. Durant qu’il regardait une balle est venu frapper le haut de l’instrument.

Nous filons rapidement longeant les tranchées vers la 6e compagnie où nous voyons le capitaine Claire. Un temps d’arrêt. Nous continuons et sur ma demande « dois-je suivre » je reçois une tape amicale sur l’épaule « oui, mon brave ».

Au passage le commandant fait connaissance avec le sous-lieutenant de Monclin [2] en sergent de réserve qu’il félicite. Le sous-lieutenant de Monclin salue.

Nous voici hors de la 6e compagnie. Toujours d’une marche rapide nous filons à travers bois. Tout étonnés j’arrive au secteur Fontaine aux charmes où se trouve du 120e ; je suis tout heureux de revoir les lieux, le gourbi que nous avons confectionné, etc.…

Après une bonne pause d’une demi-heure, conduits par un agent de liaison du 120e, nous filons dans la direction de La Harazée. Soudain nous obliquons à gauche, dégringolons littéralement une crête et nous trouvons parmi des territoriaux qui font des tranchées et des abris. Nous sommes bientôt, après nous être égarés dans un marais, sur le chemin de La Harazée Fontaine Madame. Le commandant cause durant 20 minutes avec un vieux commandant de génie tout blanc. J’attends me demandant à quoi je sers ; sans doute à être officier d’ordonnance, mais je suis bien piètre pour cela.

Nous repartons. Je puis disposer. Quelle balade, mes amis ! Le commandant Desplats est un homme caoutchouc, ressemblant quand il marche à une balle qui rebondit sans cesse, et pour le suivre Dieu sait s’il faut avoir des jambes. Je fais 800 m sur le chemin et retrouve mon gourbi et mon sac sur lequel je m’affale en racontant le tisser aux camarades qui sont là. Il est 1 heure.

Les cuisiniers des officiers font popote* ; Gauthier me réchauffe quelque chose : je suis affamé et mange d’un appétit formidable ; je mangerai un cheval.103-cuisine-dans-les-boisReposer, avec Carpentier je commence l’aménagement de notre toit car nous craignons la pluie et ses conséquences désastreuses d’inondation. L’après-midi se passe. Mais n’est pas longue d’ailleurs, car il fait noir de bonne heure.

Gauthier et Jombart ne tarde pas à nous quitter ; ils ont le filon car ils viennent ici à peine 6 heures sur 24 ; ils sont précieux par contre ; chacun se plaît à reconnaître Gauthier comme un modèle de cuisinier ; quant à Jombart, il nous procure grâce au personnel des voitures tout ce que nous désirons pour améliorer notre popote, beurre, confiture, camembert, tabac.

Nous nous enfermons à 4 dans notre gourbi, Crespel, René, Carpentier et moi, et faisons un feu d’enfer autour duquel nous nous étendons, car la température est basse. Nous faisons du chocolat et Carpentier, bon fieu ( ?), en donne à la sentinelle double de la 7e compagnie qui se trouve non loin de notre abri.

Une nouvelle qui ne nous plaît guère, innovation due sans doute au commandant Desplats, vient nous surprendre durant notre modeste repas. Cette nuit, des rondes seront faites dans tout le secteur du bataillon par les sous-officiers de liaison à des heures indiquées par le chef de bataillon. En conséquence Carpentier et moi tenant un papier à faire émarger par les 4 commandants de compagnie : rondes à 11 heures pour lui, 2 heures pour moi. C’est une douche ; d’autant plus que la nuit est noire, le secteur long et le chemin inconnu. Zut !

On se couche quand même. Il faudra se débrouiller. Enfin on en a vu d’autres !


 


[1] Gabriel : il s’agit de Charles GABRIEL de la 5è Cie, évoqué plus en détail ici: http://147ri.canalblog.com/archives/2011/03/19/20671465.html
Merci à Christophe Lagrange pour ces précisions et son site dédié aux hommes du 147e R. I. : http://147ri.canalblog.com/. Lire son commentaire déposé le 28 août dernier.

Merci à Hélène Guillon, sa petite nièce, pour l’autorisation de publier les documents ci-dessous. Des informations complémentaires sur la famille GABRIEL, et plus particulièrement François GABRIEL (frère de Charles et grand père d’Hélène), sont disponibles sur le site de Dixhuitinfo.

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Charles GABRIEL entouré de deux de ses camarades du 147e RI

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Son acte de décèsacte de décès

7_charlesmedaille_800  FicheMDHarchives_F050906R

[2] sous-lieutenant de Monclin : il s’agit de André THIERION de MONCLIN, évoqué plus en détail ici : http://147ri.canalblog.com/archives/2011/12/05/22876738.html sur le site de  Christophe Lagrange dédié aux hommes du 147e R. I. : http://147ri.canalblog.com/.

 

24 décembre – Chapitre IX

Chapitre IX Bois de la Gruerie : secteur Fontaine Madame

Bois de la Gruerie – 9e séjour

Extrait de la carte d’état-major – Source : Géoportail

Cartes comparées Nov 1914Nous nous étions trompés car nous repartons après une heure d’attente pendant laquelle on a somnolé. Le bataillon n’est pas encore là ; sans doute arrivera-t-il bientôt.

La marche est un peu plus commode car le chemin est moins étroit. Mais toujours la boue, la sempiternelle boue.

On a raison de donner à ce secteur le nom de Fontaine. Nous arrivons à un carrefour (voir topo Fontaine Madame – premier séjour – tome VI [ci-dessous]) nous prenons à gauche et nous arrêtons 500 m plus loin près de quelques gourbis qui laissent filtrer de la lumière. Nous sommes arrivés.

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Topo  Fontaine Madame – 1er séjour, Tome VI – Plan dessiné par Émile Lobbedey

Nous rentrons dans les abris et y trouvons du 120e que nous devons relever et qui attend avec impatience. Il est d’ailleurs le temps d’attendre, car nous n’avons aucune nouvelle du bataillon. Où est-il ? Que fait-il ? Nous déposons armes et bagages et attendons. Je ne vois pas Gauthier : Carpentier me dit qu’il est resté à la Harazée avec Jombart.

Le capitaine Sénéchal nous appelle et nous demande l’heure exacte. Il est 2 heures aux dires de Sauvage. Nous avons comme mission de nous rendre à 800 m au-delà du carrefour sur la route par laquelle nous sommes venus. Il faut y attendre sa compagnie respective et l’amener ici.

Nous partons donc à 4, Menneval, Sauvage, Carpentier et moi. Nous nous installons, vanné, contre le talus après 10 minutes marche et attendons flegmatiques.

J’ignore le temps qui se passe. À sa grande joie, Sauvage voit arriver sa compagnie, le lieutenant Péquin en tête : celle-ci passe en file indienne ; on voit des amis qu’on salue d’un énergique bonsoir au passage.

Je salue ainsi le sous-lieutenant Monchy mon ex sergent Major, et un de mes amis sergent d’active avec moi élève caporal Brévier.

Un temps d’arrêt ; c’est la 8e ensuite avec le lieutenant Régnier ; Carpentier s’en empare aussitôt ; et c’est de nouveau un long défilé devant lequel je vois mon cousin Louis à qui je serre la main en lui souhaitant bonne chance.

Je vois également le lieutenant Fournier nouvellement arrivé, De Brésillon sergent Major, les adjudants Blay et Vannier.

J’espérais voir la 5e, c’est la 6e avec le capitaine Claire. Je serai donc servi le dernier. Je vois le sous-lieutenant De Monclin ( ?) et tranquillement j’attends de voir le faciès grimaçant de mon capitaine, car sûrement sera furieux et d’être la dernière compagnie du bataillon et d’avoir un chemin pareil et d’être le dernier placé et de l’heure tardive devenue matinale de la relève.

Je suis pourtant accueilli avec un cri de joie. On arrête faisant demander si ça suit. Puis nous partons vers les gourbis que j’ai entrevu cette nuit. Déjà des éléments du 120e relevés viennent à notre rencontre au grand mécontentement du capitaine qui craint une pagaille. « Belle nuit » me dit-il. C’est mon avis aussi : on serait bien mieux à 50 km d’ici.

Il faut bientôt attendre que les éléments de tête se placent : le chemin est obstrué. Force nous est donc de faire la pause. Sacrée relève !

Le jour se lève que nous sommes encore en train d’attendre. Je vais voir en avant : c’est la 6e qui attend sans savoir. J’arrive au capitaine Sénéchal ; celui-ci m’envoie à tous les diables.

Force m’est donc de rentrer près de mon commandant de compagnie ce que je fais non sans difficultés vu que les hommes de la 6e barrent littéralement la route. C’est à coups de pieds et coups de poing que je me fraye un passage. Je raconte mon odyssée au capitaine qui se morfond et de guerre lasse s’assied dans la boue attendant comme il dit « le bon vouloir de ces Messieurs ».

Il peut être 7 heures. Voilà donc encore une nuit blanche à notre actif, la nuit de Noël. Ah ! Le beau réveillon ! Je parle avec mon chef qui me montre ses bottes et me déclare qu’il les mettra plus tard en vitrine, s’il en revient.

Enfin un mouvement se dessine. On a des velléités d’avancer. Pas encore car il faut faire place à une compagnie du 120e relevée qui veut passer à tout prix. Philosophe, le capitaine ne bronche pas. « Arriver là-haut un peu plus tôt ou un peu plus tard, dit-il, c’est quand même pour se faire casser la figure » et là-dessus il avale une bonne ration d’eau de vie. Décidément la bonne humeur l’emporte. Nous parlons encore de la nuit qui fut calme malgré Noël ; sans doute les boches ont-ils jugé inutile de nous relancer. Quant à nous, nous avons conservé le statu quo.sem_retour_des_trancheesAprès le défilé et pique des poilus du 120e, nous nous acheminons lentement vers le PC du capitaine Sénéchal, non sans rencontrer des fractions du 120e qui filent au plus vite.

Enfin nous voici (voir topo PC Sénéchal) à l’avant dernier étape. Nouveau stationnement pendant lequel le capitaine Aubrun prend quelques indications sur la relève à faire. Un agent de liaison* de la compagnie à relever est là. Nous partons.

Nous tournons à droite longeant le bas d’un coteau puis à gauche traversant sur un pont de bois une petite rivière (voir topo [plus haut]) qui n’est autre que la « Fontaine Madame » et commençons aussitôt l’ascension par un boyau d’une nouvelle cote. À l’entrée du boyau 3 cadavres de soldats du 120e sont allongés.La cote est presque à pic. Il faut tendre le jarret. À 40 m nous rencontrons 4 agents de liaison de section de la compagnie à relever.

Cadavres dans une tranchée (Marne)

Nous obliquons dans un boyau à gauche qui nous amène au PC de la dite compagnie (voir topo PC Aubrun) tandis que la troupe section par section conduite par un agent de liaison continue l’ascension de la crête au haut de laquelle se trouvent les tranchées.

Dans le PC de compagnie se trouve un lieutenant commandant la compagnie relevée. Celui-ci passe les croquis, topo et consignes.

Quant à moi, je rentre après le passage des troupes, par le boyau, à mon poste près du capitaine Sénéchal.

Il peut être 8 heures du matin. Je m’installe dans un misérable gourbi (A, voir topo) à côté du PC de bataillon. Ce gourbi* n’est autre qu’un espèce de boyau* recouvert. La pluie la percée et le sol n’est autre que du limon sur lequel nos prédécesseurs ont posé des claies*[1] et des branchages. Comme confort c’est bien rudimentaire d’autant plus que nous sommes là-dedans à 10 les uns sur les autres.

TomeVI-planFneMadame

Topo  Fontaine Madame – 1er séjour, Tome VI – Plan dessiné par Émile Lobbedey

Je ne tarde pas à sortir et à chercher fortune ailleurs toujours aidé du Cher Carpentier. Nous trouvons quelque chose à 30 m de là. Le gourbi (B, voir topo) naturellement n’est pas imperméable du moins il est plus large et nous le nettoierons.

Tandis qu’avec pelle et pioche nous enlevons les détritus de toutes sortes aidés de René et de mon agent Pignol, la dernière compagnie du 120e passe relevée par la 5e compagnie.

Enfin vers 11 heures, nous nous installons promettant l’après-midi de nous occuper du toit.

C’est l’arrivée des cuisiniers. Gauthier s’amène avec Jombart suivi des cuisiniers du capitaine Sénéchal et du lieutenant Péquin qui se trouve avec lui. Nous offrons le foyer de notre abri pour y faire du feu et procéder à notre popote* et à celle de nos officiers. Puis c’est le passage des cuisiniers de compagnie en particulier de ceux de la 6e et de la 5e en tête desquels je vois Jamesse caporal fourrier. Bientôt nous mangeons chaud, car il est permis de faire un feu moyen en veillant à ce que la fumée ne soit pas trop épaisse. Manger chaud n’est pas pour nous la moindre des consolations.

Après le repas je vais communiquer plusieurs notes au capitaine Aubrun. Je suis le layon connu dans la direction de l’ennemi par une tranchée : dans celle-ci un petit poste (voir topo) d’un caporal et 6 hommes veille jour et nuit. Je tourne à gauche, passe les quelques planches qui servent de pont au-dessus du petit ruisseau « Fontaine Madame » et monte la cote par le boyau escarpé, bois, glissant qui doit m’amener au PC du capitaine. À 40 m, a mi-côte j’oblique à gauche et 15 m plus loin trouve l’objet de mes désirs. Le capitaine se trouve dans un gourbi confortable quoique petit : un énorme foyer flambe dans le fond, une table, un banc, un lit de paille. C’est même du luxe. En sortant j’admire le paysage : de l’endroit où je suis a mi-côte et à 60 m de hauteur je vois les crêtes avoisinantes couvertes de tranchées*, hérissées de fil de fer, les ravins qui sont encore des champs de fils barbelés avec leur pics menaçants, au bas un petit lac à droite avec un pont de bois, et dans ce lac quelque petit ruisseaux torrents qui descendent des crêtes lui apportant leurs eaux avec un bruit de cascade. Le capitaine admire tout cela avec moi et m’explique la direction de l’ennemi, l’impossibilité où il est de nous voir, sa distance des tranchées. Je rentre. Il peut être 4 heures. Gauthier et Jombart sont partis au village nous laissant notre repas du soir. Carpentier et René se chargent de faire chauffer le tout. Puis c’est le défilé des cuisiniers des compagnies qui partent également au ravitaillement.

Le soir tombe. Il ne pleut pas. On allume une bougie et ferme l’entrée au moyen d’une toile de tente. Le feu marche merveilleusement et le rata* chante dans la marmite.

N’oublions pas que ce soir c’est le réveillon de Noël. Aux dires de Carpentier, nous ne nous coucherons pas et passerons le temps à jouer aux cartes. À minuit nous nous ferons un petit repas avec ce que chacun possède dans son sac, conserves, fromage, friandises, biscuits, chocolat. Ainsi dit, ainsi fait et la soirée s’avance. Le cycliste Crespel vient avec nous tandis que Pignol rejoint le gourbi Gallois. Crespel est un fort joueur de cartes. Quant à Cailliez il nous rejoint également : il sert de cuisinier au capitaine Sénéchal en l’absence des titulaires qui sont au village.

86-partie-de-carteNous faisons donc une manille épique, coalisés par deux, assis sur nos sacs, jouant sur une couverture et toile de tente pliées qui servent de table, tandis qu’un bon chocolat au lait condensé bouillonne sur le feu qui nous réchauffe. Nous sommes heureux, nous rions, nous chantons quelques cantiques d’autrefois sur Noël.

L’heure avance. On cesse après des parties interminables. On prépare les couverts. Et à minuit juste, on ouvre une boîte de pâté truffé qui sera suivi d’une boîte de langouste. Après cela fromage camembert, de la confiture, quelques biscuits ; le tout arrosé d’un quart de vin des alliés ; café « Pinard » liqueur qui consiste dans la « gnole » l’eau-de-vie que tout poilu connaît et apprécie. On avait oublié l’apéritif : les artilleurs l’envoient au moment où nous nous asseyons ; durant 5 minutes de grande joie c’est un roulement de tambour de 75 qui file de l’autre côté ; les boches, ce qu’ils prennent ! Dédaigneux ils ne répondent pas : on n’y tient pas d’ailleurs.


 


[1] claies : Treillage en bois ou en fer

23 décembre

Départ pour la cote 211 et relève* au bois de la Gruerie

À Minuit et demi debout ; un quart* de café nous réchauffe avant le départ. Dans la rue ce sont des appels, des commandements, des allées et venues de lanternes. Le bataillon se rassemble.

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Relève d’infanterie, aquarelle de Charles Hoffbauer – Source : http://www.dessins1418.fr/wordpress/

Et dans la nuit noire on s’enfonce. On marche en silence ou du moins en causant à voix basse. La route semble longue. Quelquefois un commandement retentit « à droite » et c’est un caisson d’artillerie ou une voiture de ravitaillement qui nous rencontre ou qui nous dépasse. En route Gallois allume la lanterne ; il fait meilleur à marcher car on y voit un peu.
Le temps est favorable vu la saison ; il ne pleut pas, mais il a assez plus ces jours-ci et le terrain et boueux. Des flaques d’eau sillonnent la route et c’est une joie pour Carpentier de nous éclabousser etc. tapant du pied, malgré nos protestations.

Nous voici à la cote 211. Nous continuons sur la Placardelle après une bonne pause durant laquelle le capitaine commandant donne ses instructions aux compagnies qui vont à leurs emplacements. Par la Placardelle le chemin est peut-être moins boueux mais c’est un assez long détour : avec Gauthier, René et Carpentier je préfère affronter la vase et prendre la ligne droite.

Nous arrivons à la ferme. Peu de temps après, nos amis sont là. Les 5e et 6e compagnies doivent loger dans les bâtiments. Avec Menneval, je fais rapidement le cantonnement, scindant la ferme en 2 parties. Bientôt la troupe rentre et grimpe aux échelles qui la versent dans le foin et la paille.

Nous suivons le capitaine Sénéchal dans l’habitation et grâce à l’éclairage de Gallois montons aussitôt dans nos appartements du premier qui se compose d’un grenier et de la petite chambre déjà connue.

On allume de bougies ; chacun rapidement admire l’état répugnant dans lequel il se trouve et dépose sac et fusil. Nous sommes suant soufflant.

Nous nous étendons après un rapide nettoyage et chacun tâche de demander au sommeil qu’il repose force.

Il peut être 8 heures quand Gauthier se lève pour selon son expression « voir à faire du jus ». Nous restons paresseux roulés dans nos couvertures attendant que le brave garçon veuille bien nous apporter la marmite café.

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Le Jus, dessin de Pierre Lissac – Source : http://www.dessins1418.fr/wordpress/

Il est 10 heures quand nous nous levons après avoir avalé le liquide noirâtre qu’on appelle pompeusement café, servi par notre cuisinier qui loyal donne à chacun sa part.Il faut songer à manger. Chacun défait donc de son sac l’ustensile qui non sans discussions lui fut dévolu et sort de sa musette les vivres qu’il eut a porter non sans récriminations non plus. On descend donc dans la cour ou un petit feu nous attend au milieu de nombreux autres feux des cuistots les compagnies.

On s’assemble autour. L’un retient la graisse, l’autre le sel, un troisième la viande, tandis que René amène triomphalement un fond de sac de pommes de terre qu’il s’est chargé de porter de Florent jusqu’ici. On épluche ; on coupe en 4 les « parmentières » qu’on jette dans une marmite remplie d’eau. Un bifteck, frites, sera le menu.

Gallica-Cantont-tranch2Nous mangeons en plein air assis sur de tonneaux, des débris de planches, un chariot, un caisson abandonné là sans roues ; on boit le café, allume une cigarette. On est heureux.

Nous remontons. Que faire ? Encore chez-soi, fumer, faire une nouvelle manille… Nous recevons la visite de Lannoy sergent Major à la 5e compagnie ; celui-ci vient causer simplement ; la discussion n’est pas longue à venir : il suffit pour cela que Jombart ait l’idée que la guerre doit nécessairement se terminer bientôt et que Lannoy professent l’opinion contraire. Cela nous distrait, chacun émet son opinion est le temps passe.

Gallois est appelé par le capitaine Sénéchal. Il revient bientôt et nous indique l’ordre de départ des compagnies. Nous relevons donc ce soir dans le bois. On s’y attendait d’ailleurs. Chacun se rend donc près de son commandant de compagnie pour lui communiquer la note ; Carpentier et Sauvage peu privilégiés, car leurs compagnies sont dans le bois.

Il peut être 6 heures quand nous partons. Le temps n’est pas à la pluie, tant mieux, même la Lune ne tardera pas à se montrer. Nous descendons vers la Placardelle à travers champs, terrains détrempés s’il en est, car la route est submergée, et une telle marche dans l’obscurité n’est pas un agrément.

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Dessin de Sem, Quelques dessins de guerre, 1915-1916  – Source : http://www.dessins1418.fr/wordpress/

Nous arrivons quand même sur la route Florent La Harazée et traversons le hameau de la Placardelle assez rapidement. Celui-ci n’est plus habité ni par la troupe ni par les habitants évacués d’ailleurs, car les obus y tombent fréquemment. Le moulin à eau fait entendre toujours cependant son bruit lugubre qui ressemble à une plainte continuelle.

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Dans le boyau du bois boche, dessin de Géo Michel – Source : http://www.dessins1418.fr/wordpress/

Nous ne tardons pas à atteindre La Harazée et prenons la route du château sous un assez beau clair de Lune. Nous faisons une pose, tandis que le capitaine sénéchal confère avec le colonel. Puis nous partons prenant la direction de Fontaine Madame. Quelle route ! Bientôt il nous est impossible de suivre le chemin qui est submergé et qui forme un mélange d’eau et de boue dans lequel on s’enfonce jusqu’à mi-jambe. Force nous est donc de marcher à côté, longeant un coteau assez abrupt dont nous sommes à mi pente. Nous avions fait cela la dernières fois allant au secteur Fontaine aux Charmes, mais encore fallait-il demi-jour. Ce soir le clair de lune misérable, obscurcie par les arbres qui quoique sans faille n’en sont pas moins touffus, n’est pour nous d’aucun secours. On s’accroche aux arbres sinon on glisserait ; on marche ainsi le fusil suspendu à l’épaule faisant sans cesse des tensions de jarret ( ?), Glissant quand même, le sac s’agrippant ainsi que les cartouchières aux buissons élevés dont les épines déchirent la capote, courant parfois pour ne pas perdre la direction quand le prédécesseur court, descendant dans le chemin boueux sur un certain parcours quand les arbres sont trop touffus et barrent le passage : le tout dans l’obscurité avec parfois une balle qui vous siffle aux oreilles. Elle relève et heureux peut-on se juger qui n’est pas de pluie ! Atroce est le mot a donner à une marche pareille. Cela nous demande bien du temps. Nous sommes forcés de faire de longues pauses pour reprendre haleine. Il est certainement 10 heures du soir.

On se croit arrivé un moment donné, car le capitaine commandant rentre dans une cagna* rencontré et nous dit d’attendre. Aussitôt sans souci de l’état des lieux, nous nous adossant au talus les jambes dans la boue. Nous attendons.

Naturellement le bataillon ne suit que lentement. Quand arrivera-t-il ? Sait-on ! Et dans quel état…

20 décembre

Repos à Florent

On se lève tard ; il est 8 heures. Le temps n’a pas changé, mais la pluie tombe cependant moins forte.

Boueux comme nous sommes, nous n’avons pas de goût à nous nettoyer. Cependant il faut faire un brin de toilette, car c’est dimanche aujourd’hui et si on veut aller à la messe et entendre la voix magistrale de notre aumônier…

À 10 heures, Carpentier, Jombart et mon cousin m’accompagnent. Pas de musique cette fois. L’aumônier nous parle de la fête de Noël qui approche et d’une messe de minuit. Serons-nous là ? J’en doute beaucoup. Les tranchées*, ce jour, seront sans doute notre lot. Enfin, le devoir prime tout.

Je vois à la sortie mes amis sous-officiers de la compagnie, Lannoy, Culine, Cattelot, Gibert, Maxime Moreau. Ceux-ci prennent leur repas ensemble dans une maison située dans le premier cantonnement* occupé par nous, près de la rue C, chez le père Thomas, le coiffeur de Florent. Ils me racontent les « tuyaux » que tout coiffeur donne, en particulier que des batteries japonaises « ! » sont arrivées à Florent et qu’une grande offensive se prépare. J’ai déjà passé entre les mains du père Louis ; je vois qu’avant la guerre il devait être tondeur de chiens et de chevaux. Enfin, sur la place, parmi notre petite réunion, ce sont des explosions de rire. On se donne rendez-vous pour 5 heures ce soir au concert. Sur les instances, je promets de chanter et d’amener Pignol, mon fameux agent de liaison* dans son répertoire.

Nous nous quittons et chacun se rend à sa popote*. Nous restons longtemps à table, installés d’une façon rudimentaire mais mangeant et buvant gaiement. Dehors la pluie a cessé depuis la messe, mais il fait une boue qu’on regarde à deux fois d’affronter.

Assis sur mon sac, j’adresse aux miens mes vœux de bonne année, souhaitant que 1915 voie la France victorieuse et le retour dans nos foyers.

Vers 3 heures, je vais chercher Pignol qui se trouve dans son escouade* car notre local est trop exigu pour prendre avec nous les agents de liaison en second. Nous allons ensemble au concert et nous faisons inscrire pour quelques chansonnettes.

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Pignol, des plus gais, prend un pseudonyme qui lui sort je ne sais d’où et s’intitule « Dargère » (?). C’est une bonne soirée en perspective avec une claque monstre de la part de nos amis. On nous indique une entrée spéciale, des places réservées ; je monte sur l’estrade et fais quelques roulades sur le piano.

Nous voici donc artistes. C’est charmant. À 5 heures 30, nous entrons par le foyer (!) au milieu d’une fanfare qui attaque un pas redoublé. Les premiers numéros paraissent. La salle est comble, ayant quelques officiers au premier rang, en particulier le médecin-chef de la 4e division d’infanterie qui préside.

Je chante ma chansonnette [1] sur le 147e en Argonne, de ma composition.

J’obtiens un grand succès, plus grand que je ne l’avais espéré, surtout que mes amis ne me ménagent pas une claque fournie.

Pignol se dépense sans compter. Artiste accompli aux mimiques désopilantes, il fait rire aux larmes l’auditoire et se fait bisser plusieurs fois. Le pauvre garçon en a chaud.

Une petite saynète donnée par deux camarades du 20e et un artilleur termine la séance qui est des plus réussies. Je rentre heureux, félicité à mon hôtel. Décidément ma chanson a du succès.

En voici d’ailleurs quelques fragments, les plus intéressants :

2e couplet

Il y a relève ce soir à la Gruerie,
On va faire son petit stage en tranchées ;
Le régiment et son colon défilent,
Et allez voir on sent que ça va barder :
Il ne fait pas de fla, fla,
Mais il est un peu là
!

Refrain

Le 147                                Pan pan Pan pan
Avec lui
ça pète-sec,                          d°
Tenez-vous bien, les boches,            d°
Il va vous trouer la caboche,           d°
Demain matin                                  d°
Il se mettra au turbin                      d°
Et bientôt ses pruneaux                  d°
Vont vous chatouiller la peau.     

3e couplet

Il fait nuit noire ; on se casse la bobine ;
Il pleut, ça glisse, et puis il y a des trous.
C’est des obus, chacun se l’imagine,
Qui ont flanqué cela un peu partout.
Voici La Harazée,
Vivement les tranchées !

Refrain

On monte la côte,                Pan pan Pan pan
Elle n’est pas rigolote ;                    d°
Ouf ! Nous voilà dans le bois ;       d°
Aïe ! Mais ça siffle, quoi !                d°
Damné métier,                                d°
Tiens, voilà le sentier,                     d°
Attention aux socquettes !             d°
Comme balade, c’est rien chouette !

 Autre couplet

Et qu’on roupille ! On en tressaille d’aise,
Les yeux fermés, la tête bien au repos.
Mais on éprouve soudain comme un malaise,
Des chatouillements tout le long de la peau.
Ça, vieux, c’est des machins
Qui nous viennent de Berlin !

Refrain

Bientôt on voit                     Pan pan Pan pan
Des gens remplis d’effroi,                 d°
Aux lueurs de chandelles                 d°
Se grattant les aisselles ;                  d°
Et chacun d’eux                                d°
Trouve, ah ! Le malheureux !          d°
Des nichées de… petits frères…    d°
Ce que ça gratte ! Aïe, ma mère !

 Avant-dernier couplet

Cote 211 ! Encore un drôle de machin !
Là, pas de boches, c’est le jardin du repos.
Quelques obus font un peu de potin
Mais nous avoir, ah ! Pour ça, c’est la peau !
Avec la Seigneurie
Comme abri pour la nuit :

Refrain

C’est ce qu’on appelle
Son séjour à Grenelle.
Après ça tranquillement
On se ramène à Florent.
Là on tripote,
On touche des tas de camelote,
On boit du picolo
Et on redevient costaud.


[1] Chansonnette et chansons…, pour en savoir plus : 1914-1918 : La chanson dans la Grande Guerre 10/10/2014 (article Bibliothèque Municipale de Lyon)

 

19 décembre

Relève des tranchées

Dans la matinée, nous accompagnons le capitaine Sénéchal dans la visite du secteur. Comme il commence par ma compagnie, j’ai le grand avantage d’être libre aussitôt.

Je rentre donc, passant par le cimetière qui se trouve près du parc du château et constate que les lignées s’accumulent.

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Topo La Harazée – Tome I – Plan dessiné par Émile Lobbedey

Pauvres héros qui dorment là leur dernier sommeil, parmi lesquels bon nombre des nôtres et en particulier le cher lieutenant Lambert, sur la tombe duquel une couronne du 147e, mélancolique puis-je dire, a l’air de vous demander une prière pour le brave, victime du devoir. Je quitte rapidement car c’est bien triste.

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Le capitaine Sénéchal rentre vers 11 heures. La popote* est prête, chacun est rentré, nous cassons la croûte.

Au milieu du repas une note arrive. C’est le retour à Florent pour l’après-midi même. Notre joie est grande et cela se comprend car depuis quelque temps c’est le repos avec des alternatives de position de seconde ligne.

Vers 3 heures, je quitte ; de nouveau Gallois reste avec le capitaine commandant ; je ne dis rien : au moins ma compagnie en profitera et sera la mieux logée.

Sans encombre, vers 5 heures, j’arrive à Florent avec les fourriers des 6e ,7e et 8e compagnies, Menneval, Sauvage et Carpentier. Jombart et Gauthier sont de la bande.

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Topo Florent – Tome IV – Plan dessiné par Émile Lobbedey

Je vais au bureau de la place ; on me donne le même secteur. Grande est ma satisfaction ; le cantonnement de ce fait est fait de lui-même. C’est la rue A (voir topo Florent Tome IV).Je m’installe donc dans notre ancienne demeure et Gauthier s’ingénie à faire popote aussitôt, cependant que je sors de nouveau afin de trouver peut-être un logement convenable pour mon capitaine en dehors de la popote. Je suis assez heureux de rencontrer le docteur Mialaret, médecin major de première classe, au régiment. Celui-ci quitte car deux bataillons, les 1er et 3e, montent en première ligne ce soir.

Nous ne tarderons pas à les suivre de nouveau, me dit-il. Il me cède donc sa chambre, une chambre très convenable au rez-de-chaussée.

Le bataillon arrive vers 6 heures. Je le reçois. Le capitaine Sénéchal loge toujours au presbytère ; Jombart s’en est occupé, tandis que je suis tout fier d’offrir le logement rêvé au capitaine Aubrun qui se dit très satisfait.

Dans la soirée, tandis que nous mangeons, une pluie torrentielle tombe sur le patelin. On ne tarde pas à s’étendre côte à côte dans la paille, heureux d’être à l’abri pour ce soir.

17 décembre

Relève au bois de la Gruerie

La journée se passe tranquillement. Au matin nous recevons un renfort de la classe 1914. Le capitaine les rassemble et fait un petit speech afin de les enflammer un peu. Quant à Lannoy, il continue à distribuer pantalons et brodequins au milieu de la joie générale des braves qui ont des poches dont beaucoup sont en trous et des souliers qui prennent l’eau.

Le temps a l’air de se remettre au beau. Un petit soleil brille de nouveau. Cela nous met un peu de joie au cœur. À midi, nous prenons notre repas gaiement, contents d’être toujours florentins. La gaieté s’en mêle, c’est sans doute la contagion et la proximité du concert, chacun y va de sa chanson. Je chante la mienne au milieu de l’enthousiasme général.

Vers 2 heures, je vois le capitaine qui, avec le lieutenant, me félicite sur ma composition et déclare garder la chansonnette. On la fera polycopier plus tard.

Une nouvelle cependant à laquelle on ne s’attendait nous parvient dans l’après-midi : nous quittons Florent ce soir.

La gaieté ne nous quitte pas cependant. Il n’en est pas de même du bataillon qui peste contre ces allers et retours intempestifs qui, à la longue, font un beau ruban de kilomètres.

C’est donc joyeusement que, vers 5 heures, nous prenons toujours dans le même décor le chemin de La Harazée.

Nous prenons avec nous nos agents de liaison* en second qui se joignent à nous à chaque séjour de tranchées. Carpentier s’adjoint Garnier, vu que Jombart s’occupe du ravitaillement de la 8e et du nôtre.

Le temps est bon ; malgré le mauvais état de la route on marche bon train. En route, nous apprenons que nous reprenons le secteur Fontaine la Mitte. Cela n’est pas fait pour nous déplaire, car c’est le cabinet noir de nouveau, aux doux souvenirs.

À La Harazée, nous arrivons vers 8 heures par un petit clair de Lune. Nous entrons dans le château où nous trouvons les agents de liaison du bataillon du 72e à relever. Cela se fait en un tour de main, les compagnies reprenant leurs mêmes emplacements.

harazeeNous entrons donc dans la grange, le grenier à la file indienne, croyant prendre possession du cabinet noir rêvé. Erreur !

Tout est rempli de mitrailleurs qui dorment et nous reçoivent comme des chiens dans un jeu de quilles. Carpentier veut parlementer, dire que la pièce appartient de droit à la liaison du bataillon en réserve dans le secteur que nous occupons ; le chef de bataillon étant lui-même dans une chambre du château ; on lui ferme la porte au nez grossièrement sans l’écouter et sans respect aucun pour le sous-officier.

Force nous est donc de nous placer dans la grange du bois où nous nous alignons, nous serrons les uns contre les autres pour résister au froid. Furieux sommes-nous… Et impuissants.

13 décembre

Repos à Florent

Je passe une partie de la nuit à somnoler au coin du feu et à sortir avec ma lanterne, succession de De Juniac, pour voir si le bataillon n’arrive pas. Je désespère de le voir, tandis que je tombe de sommeil.

Il est 4 heures enfin quand j’entends du bruit. Je ne me trompe. C’est la 5e compagnie. J’indique le cantonnement, vois Pignol, lui fais réintégrer son escouade* et bientôt au milieu d’une pagaille sans nom, les hommes montent la grande échelle qui les jette pour ainsi dire dans le foin dont la grange est remplie. Le principal est que chacun se place et dorme rapidement. On verra demain pour placer tout cela par escouade et section.

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Florent, une rue du village animée – 1915.07.18 ©Ministère de la Culture

Au milieu de l’encombrement, car la rue est remplie de troupes du bataillon qui stationnent, j’installe le capitaine dans son hôtel. Il fait grise mine et je lui déclare qu’il n’y a que cela de potable. C’est ennuyeux pour moi autant que pour lui ! Mais Dieu sait, on n’a pas idée de loger un bataillon entier avec ses sections de mitrailleuses et ses brancardiers dans une seule rue.

Je rentre au logement de la liaison avec l’espoir de m’étendre et de reposer un peu. Je m’installe donc dans la pièce qui servira de dortoir tandis que les nouveaux arrivés, Gallois et les cyclistes, se chauffent se sèchent et boivent du café. Peu après, chacun s’étend. Il est certainement 5 heures du matin.

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Cantonnement. Soldats au coin du feu le soir – 1915.11 ©Ministère de la Culture

Je ne suis pas tranquille longtemps. Il n’est pas 7 heures que déjà je suis harcelé par un tas de monde qui n’a pas de place. Le médecin auxiliaire Paris me demande un coin : je l’adresse au fourrier de la compagnie dont il dépend, qui lui-même, le brave Jombart qui a fait le cantonnement, l’envoie aux calendes grecques ; il est adjudant et non pas officier. Les brancardiers n’ont pas de place : je suis obligé de faire resserrer la 5e pour leur donner une maison abandonnée. Ce sont ensuite les mitrailleurs qui ont des chevaux à placer : obligé suis-je de nouveau d’expulser d’une grange une section de la 8e, au grand mécontentement de Carpentier. Le commandant Desplats veut un logement « digne d’un chef des corps ». L’ancien PC du colonel Rémond est occupé par une brigade. La place refuse un autre logement que celui préposé au 147e. D’où discussions, ennuis et la fameuse conclusion militaire : « Débrouillez-vous, cherchez ». Littéralement furieux, je m’attrape avec Gallois dont je fais le métier d’adjudant de bataillon et qui, lui, dort à poings fermés. Enfin vers 10 heures, le capitaine me fait demander de lui procurer une autre chambre en dehors du cantonnement. Après une heure de recherches, je trouve au débit de tabac la chambre vacante. La dame est heureuse d’héberger le capitaine qui me remercie. N’empêche qu’il est midi, que je n’ai pas fermé l’œil, que je cours depuis matin, après avoir couru toute la nuit, que je ne suis ni nettoyé, ni débarbouillé et que j’ai les sangs tournés. Fichu métier !

Je mange donc un morceau et me procure de l’eau et un seau afin de procéder à ma toilette. Cela me prend une bonne partie de l’après-midi car je suis dans un piteux état, couvert de boue de la tête aux pieds et force m’est de laisser sécher mes vêtements afin de procéder au grattage de la boue plus tard.

Je songe beaucoup à ma mère dont c’est la fête aujourd’hui. Triste fête pour moi ; que ne suis-je près de ma chère maman pour lui souhaiter la fête de vive voix, et lui donner un baiser filial.

De bonne heure je m’étends avec un mal de tête fou. Vraiment, c’est trop peu dormir en comparaison des fatigues.